‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 29 sur 121 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

dans une église où était logé notre bataillon, se leva dans la nuit pour verser de l'eau. Je sortis avec lui dans le même but, nous nous arrêtâmes près de la porte à quelques pas du factionnaire et à peu de distance l'un de l'autre; je rentrai dans l'église et lui ne reparut plus. Gomme c'était un vieux soldat incapable de déserter, on jugea qu'il avait été enlevé par les chirurgiens l. Un de mes amis qui jouait aux cartes avec d'autres soldats me donna huit sous et m'engagea à me mettre de la partie, à condition que si je perdais, je le rembourserais lorsque j'aurais reçu de l'argent de ma mère. La fortune me fut favorable, je gagnai trente-huit sous. Je crus posséder un trésor. Après avoir longtemps réfléchie quoi j'emploierais cette somme, j'achetai un vieux frac et des vieilles culottes d'ordonnance pour trente sous et je troquai ma veste verte contre de vieux souliers. Peu de jours après, je reçus une lettre de ma mère avec un mandat de quarante francs payable dans un mois. Mon ami me prêta alors trente sous pour acheter un chapeau d'uniforme et me céda une paire de guêtres en toile, une chemise et une cravate. Me voilà de nouveau habillé en soldat, mais quoique ce fût en soldat misérable, j'en étais tout glorieux. Je ne portais plus la livrée de l'indigence, je ne paraissais plus un étranger parmi mes camarades, et je pouvais me

arrêtèrent en allant à Rome et lui donnèrent leur nom. Pesaro, où nous couchâmes le lendemain, doit son nom à l'or qu'on y pesa, pour payer le retour de ces mêmes Gaulois.

[Il est entendu que nous respectons les notes et les commentaires historiques de l'auteur, en lui en laissant la responsabilité. (Note de l'éditeur.)]

1. Dans plusieurs villes d'Italie, des soldats de passage avaient été enlevés pendant la nuit par les élèves chirurgiens, qui leur collaient un masque 8ur la figure pour les empêcher de crier et les enfermaient ensuite dans des appartements secrets, où ils leur cassaient les bras et les jambes, afin de s'exercer dans leur art. C'est dans le même but et aussi pour ne pas être découverts qu'ils finissaient par les tuer et les disséquer. Des soldats échappés de leurs mains avaient fait connaître ce» particularités.

placer dans les rangs sans en détruire le coup d'œil. Enfin, j'étais sûr de ne plus entendre dire à mes côtés : « D'où diable celui-là sort-il? »

Nous restâmes un mois et demi à Forli et de là nous fûmes dirigés sur Ferrare. En sortant d'Imola, où nous avions couché, la neige, qu'un vent glacé nous lançait à la figure, s'élevait déjà à plus d'un pied de hauteur. Elle continua à tomber toute la journée. Courbé sous le poids de celle qui s'était amoncelée sur mon sac et mon chapeau, je marchais la tête basse, les bras collés au corps et le dos inondé de sueur et d'eau de neige mêlées ensemble. J'arrivai à Bologne de nuit. On n'avait pas reçu les vivres, je me couchai sur la paille. Là, grelottant et le ventre vide, j'enviais le bonheur de ceux de mes camarades qui, ayant quelque argent, étaient allés s'asseoir dans les cabarets, près d'un bon feu, en mangeant des pagnotes. Dans cette cruelle journée, dont la demi-brigade ne perdit jamais le souvenir, il mourut trois hommes ; beaucoup d'autres éprouvèrent des faiblesses, et sur un grand nombre de chiens, d'oiseaux et d'autres animaux que les soldats s'étaient procurés dans les loisirs de la garnison d'Ancône, il ne resta qu'un gros chien, qu'on appela depuis « l'Échappé de la journée de Bologne. »

Ferrare est une ville vaste et presque déserte. On y montre la maison de l'Arioste et la prison où fut enfermé le Tasse. Le bataillon alla tenir garnison à Rovigo. Les eaux du Pô couvraient la campagne, que les paysans parcouraient dans des barques, afin de sauver les objets que l'inondation n'avait pas détruits. Nous reçûmes l'habillement dû à la demi-brigade depuis plusieurs années. Je fis mettre, avec l'argent de mon mandat, des revers, des parements et un collet de drap fin à mon habit, et je fis ajuster mes effets à ma taille. A la première revue, le com-

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