CHAPITRE III
huit colosses rangés sur une seule ligne, portant derrière le dos de grands pinceaux qui leur servaient à blanchir leurs larges buffleteries. Ces géants, dont le plus petit avait six pieds, appartenaient à la garde du duc, composée d'hommes choisis pour leur grande taille I.
Le vieux palais renferme une belle bibliothèque et des galeries remplies de tableaux, de statues et de médailles. Le théâtre, un des plus grands qu'il y eût au monde, peut contenir plus de douze mille personnes assises. Il est construit avec un tel art, que les acteurs parlant bas sur la scène sont entendus de tous les spectateurs. A côté de cette première salle de spectacle, s'en trouve une autre beaucoup plus petite, mais richement décorée, où les ducs faisaient représenter des pièces pour la cour. On m'assura quau moyen de glaces disposées d'une certaine façon, les ducs voyaient à la fois tout ce qui se passait dans les deux salles et sur les deux théâtres.
Murât, général en chef des troupes d'Italie, vint nous passer en revue et fit délivrer des congés absolus. Mon capitaine profita de cette occasion pour me faire nommer caporal (6 avril i8o3), et quoique je fusse le dernier soldat de la compagnie, mes camarades, qui m'aimaient parce que je leur contais des histoires tous les soirs, m'en témoignèrent leur satisfaction 2. Soulier, l'un de mes collè-
i. La manière de saluer de ces soldats était singulière. Lorsqu'ils voyaient venir un chef, ils s'arrêtaient, rapprochaient les talons et laissaient tomber les bras à la position du soldat sans armes. Le chef n'étant plus qu'à quelques pas, ils faisaient face à lui par un à droite ou un à gauche, saisissaient leur chapeau par la corne de devant, le portaient à la hauteur de l'épaule droite, et le descendaient perpendiculairement jusqu'à mi-cuisse, marquant ces trois derniers mouvements par un temps d'arrêt. Ils se coiffaient ensuite par les mêmes mouvements, et continuaient leur route jusqu'à ce qu'il fallût recommencer, ce qui arrivait si souvent dans certaines rues qu'ils se gardaient bien d'y passer, et s'esquivaient par les traverses.
a. A peine étions-nous couchés que, pour être agréable aux soldats de la chambrée, je leur contais l'une des histoires que j'avais apprises dans
5o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
gués, les amusait d'une autre manière, en mangeant des poules avec leurs plumes, des chats encore vivants et toute espèce d'ordures l. De Parme nous allâmes à Ber-
mon enfance ou que j'avais lues et dont mon excellente mémoire me rappelait tous les détails. De temps en temps, je criais : t Cric, » et les soldats répondaient : « Crac. » Quand les « crac » devenaient moins nombreux, je cessais mon récit. Quelques contes des Mille et une nuits, entre autres celui de la lampe merveilleuse, plaisaient surtout à mes auditeurs.
i. Soulier était l'élève de Prussien dont j'avais souvent entendu parler. Prussien, haut de plus de six pieds, extrêmement maigre et d'un appétit sans égal, outre la double ration qu'on lui donnait et toutes les croûtes du régiment que les soldats lui réservaient, allait encore dans la campagne manger des herbes, des feuilles et des bourgeons d'arbre. Dans un combat naval de l'expédition d'Irlande où il fut fait prisonnier, on le vit cacher la jambe d'un Anglais pour la dévorer. Arrivé à Plymouth, des chirurgiens anglais qui eurent connaissance de sa voracité l'enfermèrent dans une chambre sans communication où ils avaient mis a5 livres de chandelle et a5 livres de foie cru; le soir, ils n'y trouvèrent plus rien. Quelques jours après, il proposa plaisamment à un général qui faisait la visite des prisons de manger la garde anglaise composée de vingt hommes si l'on voulait le mettre en liberté. Le bruit de cette proposition s'étant répandu, Prussien s'aperçut que les Anglais évitaient de se trouver seuls avec lui, Lorsqu'il était dans la cour des prisonniers, le factionnaire tournait à chaque instant les yeux de son côté et croisait la baïonnette lorsqu'il s'approchait trop de sa personne. De retour en France, le colonel lui fit obtenir son congé. On le montra depuis dans une partie de l'Europe, en le faisant passer pour un sauvage, quoiqu'il fût né en Flandre.
Soulier, ayant mangé un gros rat empoisonné, mourut à Bergame des suites du poison qu'il avait avalé. Lorsqu'il sentit sa fin approcher, il fit venir son prévôt, l'institua son successeur et lui recommanda de faire honneur à sa mémoire en mangeant sans répugnance tout ce qu'on pourrait lui présenter. J'assistai à l'enterrement de Soulier. Au retour, tous mes camarades s'enivrèrent, selon l'usage; les regrets et les éloges qu'ils donnaient au défunt, les protestations de service qu'ils s'adressaient entre eux, les disputes de quelques-uns et le zèle des autres pour les concilier lurent pour moi, qui étais le seul de sang-froid, une scène assez comique. Il est vrai que j'avais vu des scènes plus plaisantes aux journées de la Saint-Martin et du carnaval, où, après l'appel du soir, les soldats avaient coutume de se griser. Alors les uns venaient m'embrasser avec force louanges et m'assuraient qu'ils m'aimaient comme si j'étais leur père ; d'autres me traitaient en enfant et me donnaient des conseils paternels. Plusieurs me blâmaient de ne pas aimer le vin et me reprochaient d'avoir la figure d'une jolie fille, au lieu des traits martiaux qui convenaient à un militaire. Des avares qui, à jeun, prétendaient n'avoir pas un sou vaillant, m'offraient de puiser dans leur bourse. Ici on chantait, là on riait, là on pleurait. Rien de si drôle que les soins qu'on prodiguait à ceux que le vin