CHAPITRE III. 5l
game, et, peu de jours après, je fus nommé fourrier (4 octobre i8o3). Bergame est fameuse par sa foire, par ses arlequins et par son général Goglione qui, le premier, se servit de canons en Italie.
La demi-brigade ayant perdu plus de six cents bommes dans les garnisons malsaines de Ferrare et de Mantoue, nous reçûmes l'ordre de rentrer en France et de nous rendre à Besançon. Pendant cette route, les fourriers partirent toujours deux heures avant la demi-brigade. Nous passâmes près de Milan, dont on apercevait dans le lointain les tours et les clocbers. Arrivés sur les bords du lac Majeur, nous nous embarquâmes dans quatre barques; celle qui portait le quartier-maître prit les devants et on lui donna la chasse à coups de fusil à poudre. Débarqués à Arona, nous courûmes voir saint Charles Borromée, colosse en bronze de près de trente mètres de hauteur, non compris le piédestal. Ce saint est placé sur une éminence près du lac, et on peut grimper intérieurement jusqu à la tête au moyen d'une espèce d'escalier et des barres de fer qui lient entre elles les diverses parties dont il est construit. Les mêmes barques nous portèrent aux îles Borromées, ouvrages de l'art, construites au milieu
avait incommodés; on les portait à quatre sur un lit, on les déshabillait et on les arrosait d'eau fraîche. Les uns les plaignaient, d'autres rassuraient et renvoyaient la foule, en disant d'un air d'importance et en bégayant : « Ce n'est rien, ce n'est rien. » Dans ces heureuses soirées, celui qui voulait faire le méchant était fort mal venu; on s'emparait de lui, on le mettait au Ut, on l'y attachait quelquefois, et ensuite chacun lui faisait des sermons et des remontrances, tandis qu'il criait, jurait et menaçait de son côté. Enfin on finissait par le forcer à dormir, en lui mettant la couverture sur la tète. Ces tableaux, éclairés par des chandelles supportées par des baïonnettes et par la réverbération des canons de fusils rangés au râtelier d'armes, répétés et variés dans tout le régiment, n'étaient peut-être pas indignes d'un œil philosophe. Au reste, jamais ces orgies ne furent souillées d'un acte déshonnète ou d'une scène sanglante. La pureté de mœurs et un bon sens dégagé de tous les préjugés caractérisaient encore mieux ces braves soldats que leur valeur sur le champ de bataille.
du lac. L'Isola-Bella, la principale île, s'élève en amphithéâtre à trente mètres au-dessus de l'eau. Des gradins et des terrasses en briques, ornés de statues et couverts de vases de fleurs, de caisses d'orangers et d'autres arbres et arbustes, frappent agréablement la vue. Ce qui attire plus particulièrement l'attention, c'est un cavalier (Apollon sur Pégase) placé au sommet, dont le cheval, de grandeur naturelle, ne touche à terre que par un pied de derrière et semble s'élancer dans le lac. Il y a, dans la même île, un palais superbe et plusieurs autres bâtiments. La seconde île sert de parc, elle est couverte de thym, de romarin et d'autres herbages et remplie de daims et de chevreuils. Nous ne vîmes la troisième que de loin.
On commençait à faire la route du Simplon ; nous passâmes sous une longue voûte pratiquée dans le roc, et en des lieux escarpés je vis des travailleurs suspendus à une corde attachée à une soixantaine de mètres plus haut. La demi-brigade coucha dans le village situé sur la montagne dont il porte le nom. Le lendemain nous descendîmes par un sentier rapide et rocailleux. Le passage d'une plaine à l'autre est de quatorze lieues. A Martigny, village bâti au pied du Grand Saint-Bernard, on nous montra le sentier que l'armée française avait gravi en allant à Marengo. Près de Ghâtillon nous vîmes un endroit où le Rhône se perd sous terre et ressort à quelque distance. Six jours après nous arrivâmes à Besançon.
Témoin à chaque instant du noble dévouement de mes camarades, je désirais que le mien fût dégagé aussi de tout intérêt, et je pensais qu'en me rendant à Perpignan je pourrais concilier ce que je devais à ma mère et ce que je croyais me devoir à moi-même. J'obtins une permission de cinquante jours, et de Lyon je me rendis au Saint-Es-