CHAPITRE III
prit par le Rhône. J'allai de là voir le pont du Gard et le même jour je visitai l'amphithéâtre de Nîmes.
Ma mère me reçut avec des transports de joie; mais si je ne l'eusse prévenue de mon arrivée, elle ne m'aurait de suite reconnu, car j'avais grandi de plus de douze centimètres. Je m'occupai d'abord de l'objet de mon voyage. On paya deux années de pension et l'acte fut résilié. Ma mère y perdit trois mille francs qu'on aurait dû lui compter par la suite. A partir de ce jour, je l'aidai de mes économies et j'eus la satisfaction de prêter mon bras à ma patrie pour le seul honneur de la défendre. Vingt jours après je repartis. Lorsque je commençai à perdre le clocher de Saint-Jean de vue, je me retournai et je lui dis : « Adieu! j'ignore si je te reverrai jamais ! » A Montpellier, je me rendis chez le chevalier de Causan, cousin germain et intime ami de mon père, qui me fit l'accueil le plus aimable ; secrétaire d'ambassade à Constantinople sous Louis XVI, il avait été regardé, à l'époque de la Révolution, comme émigré. A son retour à Montpellier, n'étant pas marié, il s'était adonné entièrement à la culture des belles-lettres. J'allai visiter aussi, en passant à Avignon, son frère aîné, le marquis de Causan, qui était veuf et n'avait d'autre enfant qu'une fille plus jeune que moi.
A mon arrivée à Besançon, le colonel (on venait de rétablir les noms de colonel et de régiment) m'apprit que si j'étais venu deux jours plus tôt j'aurais été classé au bataillon d'élite qui allait partir pour le camp de Boulogne. Mon voyage à Perpignan fut cause que je n'assistai pas à la bataille d'Austerlitz.
Vers la fin de i8o5 nous rentrâmes en Italie parla route que nous avions déjà parcourue. En montant le Simplon, une avalanche manqua précipiter les fourriers dans un abîme. Si elle était tombée deux minutes plus tôt, nous
périssions tous. Le lendemain, à la sortie du village, nous trouvâmes une superbe route descendant en pente douce jusqu'à la plaine et nous admirâmes un si grand ouvrage exécuté en si peu de temps.
La campagne allait s'ouvrir. Notre régiment, désigné pour faire partie de la division Seras, qui formait la gauche de l'armée, prit position sur l'Adige, en face du plateau de Rivoli. Les Autrichiens étaient plus nombreux que nous et la division manœuvrait pour les tromper sur nos forces. Chaque soir, après que les feux du bivouac étaient allumés, elle quittait les positions occupées pendant le jour et se portait en silence et à la faveur des ombres de la nuit sur les points qu'on croyait menacés. Quelquefois nous allumions des feux en divers endroits et nous y laissions quelques hommes pour les entretenir, afin de donner à croire à l'ennemi qu'il nous était arrivé des renforts. Plus souvent encore nous éteignions les feux afin de simuler un mouvement rétrograde.
Un soir, j'allais aux vivres à Lazise, situé sur les bords du lac de Garde, et je traversais, par une nuit des plus obscures, ces champs théâtre de la gloire française et des exploits de Masséna, notre général en chef, lorsque je tombai dans un trou de trois mètres de profondeur ; mes camarades m'aidèrent à sortir de cette espèce de puits et me conduisirent dans une maison occupée par le bataillon des noirs que commandait le fameux Hercule, capitaine des guides de Bonaparte en Egypte. Ces noirs, parmi lesquels je restais le seul blanc, eurent beaucoup d'égards pour moi. Un officier me céda sa place près du feu, et Hercule lui-même me fit boire un coup d'eau-de-vie dans sa gourde. Le lendemain je pouvais à peine me traîner, cependant je refusai d'entrer à l'hôpital, parce que le prince Charles ayant affaibli son armée pour envoyer des