‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 35 sur 121 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De Vicence la division se dirigea vers les montagnes pour suivre les traces d'un autre corps ennemi et visiter en même temps cette partie du Tyrol. Nous traversâmes la ville encombrée de prisonniers et de blessés autrichiens et nous prîmes quelques traîneurs dans la journée. Le lendemain on nous fit monter à la file, pendant sept à huit heures, par un sentier rapide serpentant sur le revers d'une montagne ; le soleil frappait en plein sur ce sentier privé d'eau et d'ombrage. A mesure que nous nous élevions, la montagne semblait s'élever aussi. La soif et le poids du fardeau étaient devenus intolérables, lorsque nous arrivâmes au sommet. De Setti Communi où nous couchâmes, nous descendîmes à Bassano par la vallée de la Brenta, après avoir passé dans un défilé très étroit où l'on aurait pu nous écraser en faisant rouler sur nous des pierres et des troncs d'arbres.

Nous rejoignîmes l'armée sur la Piave qu'elle venait de franchir. Les colonnes autrichiennes, ne pouvant plus défendre le passage, battaient en retraite; la plaine était couverte de troupes en mouvement. Les coups de canon, la fusillade, l'éclat des armes qui brillaient à travers des nuages de poussière et de fumée, absorbaient toute mon attention, quand Masséna, suivi de son état-major, passa devant nous. Vive l'empereur ! Vive Masséna ! crièrent les soldats. Il ôta son chapeau et cria aussi Vive l'empereur ! et s'éloigna au galop. J'appris quelques instants après un incident assez singulier. Un voltigeur portait sur son dos un de ses amis blessé, lorsqu'un boulet emporta la tête du blessé. Le voltigeur, qui, en se baissant pour éviter le boulet, ne s'était aperçu de rien, dit à son camarade : « En voilà un qui nous a frisés de près, » et continua de marcher jusqu'à notre régiment, où l'on rit beaucoup de voir porter à l'ambulance un homme sans tête.

Le bataillon arriva de nuit et bivouaqua dans un champ où l'avant-garde s'était battue. Faute d'eau courante, on se servit pour boire et pour faire la soupe de celle qu'on trouva dans le fond d'un canal d'arrosage. Le lendemain nous vîmes neuf ou dix cadavres dans le canal, dont l'eau était toute rouge de sang. Il y avait trois jours que je n'avais pas dormi, attendu que les fourriers passaient presque toute la nuit sur les derrières de l'armée, pour prendre des vivres. J'étais si accablé de sommeil, que je dormais et rêvais en marchant ; bientôt mettant le pied dans une ornière ou heurtant contre quelqu'un de mes camarades, je me réveillais et je m'apercevais que j'avais marché plus vite que la compagnie.

Les premières divisions se battirent sur le Tagliamento, la nôtre le traversa sans tirer un coup de fusil et alla camper près de Codroipo, dans des terres labourées entièrement dépourvues de bois. Le temps était affreux, les soldats ne trouvèrent d'autre moyen de se préserver delà rigueur du froid que de s'entasser les uns sur les autres P.

i. Sitôt que les régiments étaient arrivés à la position désignée par le général, on plaçait des postes et on formait les faisceaux, puis une partie des soldats se débandait et allait chercher dans les fermes et villages voisins de la paille, du bois et des comestibles. Ceux qui restaient au bivouac coupaient des branches d'arbres, les plantaient en terre et construisaient des abris plus ou moins grands, plus ou moins couverts, selon le temps qu'il faisait et selon le nombre d'hommes qu'ils devaient contenir. Ces abris étaient ronds et garnis de paille. Le feu était au milieu et l'entrée du côté opposé au vent. Quand tout le monde était couché, les cuisiniers entretenaient le feu et veillaient à ce qu'il ne prît pas à la paille.

Les rations étaient rarement complètes; si les maraudeurs rapportaient des vivres, on les mangeait en commun, à moins qu'ils ne fussent en trop petite quantité; mais bien souvent ils De trouvaient rien, soit qu'il n'y eût pas d'habitations dans les environs, soit que les paysans eussent soigneusement caché leurs provisions ou qu'ils eussent déjà été pillés par d'autres troupes.

Les corps d'avant-garde bivouaquaient ordinairement sans abri et il ne leur était guère permis de s'écarter.

Il arrivait assez souvent qu'on partait avant que la soupe fût cuite ;

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