‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 36 sur 121 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

On partit tard. Je profitai de cette occasion ponr aller à la maraude, et je me rendis dans un village déjà plein de pillards. Les maisons étaient abandonnées, les portes ouvertes, les armoires défoncées, et les effets et ustensiles gisaient épars pêle-mêle dans les chambres ; je furetais de tous côtés pour trouver quelques vivres, lorsque j'entendis des coqs chanter dans une cour; j'y courus; elle était remplie de soldats occupés à chercher la porte de la cache où étaient les coqs ; de nouveaux chants indiquèrent que cette porte était masquée par un tas de fumier. J'entrai le premier dans le réduit ; il y avait au moins cent pièces de volailles, oies, dindons, poules et canards. Je saisis une oie de chaque main et je me blottis dans un coin, attendant que la sortie fût libre. Le combat dura peu, et cependant je fus sur le point d'être étouffé dans la mêlée. Pendant qu'on se préparait à passer l'Isonzo, la division s'arrêta à Campo-Formio, et le lendemain elle traversa le fleuve à Gradisca et se développa sur le penchant d'une colline où les régiments se placèrent en colonne par sections séparées, rangées comme les couleurs d'un damier, de sorte que de loin nous paraissions en nombre double de ce que nous étions réellement. De cette hauteur, on découvrait les deux armées. Les Autrichiens, vivement pressés par notre avant-garde et inquiétés en flanc par le feu des régiments qui filaient le long de la rive droite, battaient en retraite avec précipitation et ne défendaient quelques positions que pour laisser au gros de

alors deux hommes emportaient la marmite suspendue à un bâton; à la première halte, ils la remettaient au feu ou jetaient le bouillon si la marche était trop longue.

On faisait rôtir les volailles en les suspendant devant le feu par des ficelles à un bâton maintenu horizontalement par des piquets. Un soldat muni d'une baguette de bois imprimait aux volatiles le mouvement de rotation nécessaire pour que la cuisson fût bien régulière.

6o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

leurs troupes le temps de s'éloigner. La nuit suspendit un instant le combat ; bientôt après la gorge de l'Isonzo se couvrit de feux ; les deux rives paraissaient enflammées, et la hauteur que nous occupions ressemblait à un vaste autel couvert de flambeaux.

La division fut détachée sur Trieste, dont elle devait s'emparer. A notre approche, la garnison se retira par la route de Laybach ; nous la poursuivîmes jusqu'à Adelsberg, en ramassant pour tout résultat quelques traîneurs. Nous étions sans vivres, et les soldats de la compagnie n'ayant trouvé qu'un peu de farine, nous en fîmes des beignets avec la graisse des boîtes à cirage mêlée en partie de noir de fumée. D' Adelsberg nous revînmes aux bords de l'Isonzo, où nous restâmes trois jours. Dans cet intervalle, d'autres régiments rétrogradèrent jusqu'à Castel- Franco et coupèrent le passage à huit mille Autrichiens qui avaient traversé le Tyrol, pour échapper à la grande armée. Cette troupe se rendit après quelques heures de combat. La division marcha ensuite contre Fiume, où s'était formé un rassemblement de dix mille Croates ; elle les culbuta et s'établit dans la ville, où elle resta jusqu'à la paix, qui se conclut au commencement de décembre. Dans cette courte et brillante campagne, notre armée, forte de quarante-cinq mille hommes, fit près de vingtcinq mille prisonniers, prit soixante pièces de canon et mit dix à douze mille hommes hors de combat.

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