‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 37 sur 121 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La terreur à Capo-d'Istria. — A travers la Croatie : mœurs des habitants. — Séjour en Dalmatie : les Morlaques. — L'île de Lésina. — Raguse et les Monténégrins. — Traversées mouvementées. — Le blocus de Macarsca par les Ru9ses. — Une mission périlleuse. — Victoire complète. — Sergent de grenadiers.

Après la paix, le régiment séjourna quelques jours à P aima-Nova, à Godroipo, et à Trieste, d'où il se rendit à Capo-d'Istria. Le silence de la terreur régnait dans cette ville; les portes et les fenêtres étaient fermées, les rues désertes. J'allai frapper à la porte de mon logement; celte porte s'ouvrit comme par enchantement. J'entrai et je montai l'escalier du premier étage, où aboutissait une galerie ; tous les appartements étaient fermés à clef et personne ne répondit à ma voix : je me débarrassai de mon sac, et faisant réflexion à ce singulier accueil, je souris. Ce sourire et mon physique rassurèrent mes hôtes qui me regardaient par le trou d'une serrure. Je vis paraître un homme et trois femmes. « Pourquoi vous cachez-vous? » leur dis-je brusquement. Ils reculèrent effrayés et prêts à fuir ; leur épouvante me fit rire. Ils s'arrêtèrent alors et me demandèrent en tremblant si j'étais logé seul et si les autres Français me ressemblaient. J'appris d'eux que les soldats allemands sortis de la ville depuis peu nous avaient dépeints comme des barbares qui assassinaient les maris pour s'emparer des femmes, mangeaient les petits enfants rôtis et commettaient toute sorte d'horreurs.

Il me fat aisé de les détromper; cependant lorsque je caressais une petite fille de la maison, je voyais dans les yeux de la mère quelle n'était pas sans inquiétude. Le soir mon bourgeois me dit que tous les habitants étaient enchantés de la douceur et de l'affabilité de nos soldats, mais qu'ils ne pouvaient comprendre comment des hommes d'un tel caractère avaient pu vaincre les Autrichiens et les Russes.

J'allai visiter les ruines de Pola avec d'autres sousofficiers ; nous remarquâmes les restes de l'amphithéâtre et de plusieurs autres édifices. De retour à Capo-d'Istria, nous apprîmes que nous allions en Dalmatie avec trois autres régiments sous les ordres du général Molitor.

Notre régiment voyagea isolément. Le premier jour à N., petit village de la Croatie, la moitié de la compagnie fut logée dans une seule maison. Tandis que nous étions occupés à nettoyer l'appartement avec les pieds, faute de balai, quatre ou cinq enfants, semblables à des petits bohémiens, nous dérobèrent plusieurs effets et poussèrent la hardiesse jusqu'à fourrer la main dans les sacs en notre présence. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à leur arracher une partie des objets qu'ils avaient volés. Ils les défendaient comme leur propre bien, aidés de toute la famille qui se jeta sur nous pour leur faciliter le moyen de s'esquiver. Au même instant, des cris partirent de tout le village. Les soldats et le peuple se battaient dans les rues et dans les maisons, et à la faveur du désordre, les jeunes gens s'échappaient par diverses issues et allaient cacher dans les champs ce qu'ils avaient saisi; jamais je n'entendis tant de querelles. Je remarquai cependant que chaque famille agissait pour son compte particulier, sans se mêler des affaires des autres, Nous passâmes par Fiume et Zengg, et ne pouvant aller en Dalmatie directement.

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