‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 38 sur 121 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

parce que nous aurions eu à traverser un désert de quatre jours de marche, nous primes à gauche, et après avoir grimpé sur une montagne, nous arrivâmes à Ottochatch. Ce chemin fait un détour dans la Croatie et conduit par des sentiers à des villages éloignés les uns des autres, dont le plus grand, sans en excepter Gospitch, chef-lieu de canton, suffisait à peine pour loger six cents hommes. A Gratchatch ■, la compagnie fut détachée dans la campagne. Je devais rejoindre les fourriers au point du jour. Ne voulant pas marcher seul de nuit dans un tel pays, je priai un sergent de m accompagner. A notre arrivée, mes collègues étaient déjà partis. Nous suivîmes leurs traces. Le chemin qui serpentait sur le flanc d une montagne boisée était raboteux et couvert de neige. Il faisait très mauvais temps, et la route n'offrant aucune habitation pour y faire une halte, les fourriers ne s arrêtèrent pas et nous ne pûmes les atteindre. La nuit approchait lorsque trois hommes d'une stature gigantesque, armés de fusils, de pistolets et de sabres, sortant tout à coup du bois qui bordait le chemin, nous barrèrent le passage et nous demandèrent si le régiment était à peu de distance ; je répondis en italien qu'il était tout près. Ils se regardèrent, se dirent quelques mots et nous firent signe de marcher devant eux ; il fallut obéir, car nous avions eu, comptant rattraper de suite les fourriers, l'imprudence extrême de ne pas charger nos armes. Je fis dix à douze pas la tête à moitié tournée en arrière, et m'attendantà chaque instant à recevoir une balle dans le dos. Je savais que plusieurs traineurs avaient été égorgés les jours précédents, et il

i. Les variations et les incertitudes d'orthographe que présente le manuscrit pour les noms de lieux nous ont décidé a adopter un système uniforme. Nous renouvelons ici nos remerciements a M. Albert Malet, dont la compétence nous a été si utile. (Aote de L'éditeur.)

était évident qu'avant de nous assassiner, ces brigands voulaient s'assurer si nous étions bien seuls. Aussi, sans tarder davantage, je dis au sergent : « Couchons brusquement en joue ces coquins ou nous sommes perdus. » A la vue de nos fusils baissés sur eux, ils portèrent les mains en avant et s'arrêtèrent. D'un geste énergique, nous leur indiquâmes de rétrograder, en faisant mine de vouloir lâcher notre coup de fusil ; ils quittèrent immédiatement le sentier et rentrèrent dans le bois. Alors, allongeant le pas, chargeant vivement nos armes et mettant nos baïonnettes, nous nous éloignâmes, mais quoiqu'il fût à craindre que ces mêmes brigands ne vinssent nous couper la route par quelque autre sentier, nous ne précipitâmes pas trop notre marche ; nous aurions préféré périr que de nous avilir à nos propres yeux, en fuyant honteusement. Le soir il nous manqua quatre soldats qu'on ne revit plus; et par la suite il n arriva jamais de détachement qui n'eût perdu quelques hommes.

Le lendemain, nous logeâmes à Knin, premier village de la Dalmatie. Les habitants, armés jusqu'aux dents, s'efforçaient de nous faire entendre qu'il fallait porter la guerre en Turquie, que nous y trouverions de grandes richesses et qu'ils nous y suivraient tous.

La partie de la Croatie que nous venions de traverser est couverte de montagnes et n'offre, outre la vallée de Gospitch, que quelques autres vallées que la paresse des habitants laisse incultes. Le peuple croupit dans l'ignorance et la misère. Un de mes hôtes, qui avait voulu me vendre un peu de lait une petizza (pièce de métal argentée valant moins d'un franc), me donna un jambon pour le même prix. Un autre demanda autant de deux œufs que d'une poule. Ils n'ignoraient pas la différence de valeur de ces objets, mais ils ne savaient pas compter par sous

Page 1