CHAPITRE IV
et ne connaissaient que la petizza. Ces Croates préfèrent généralement les boutons d'uniforme aux pièces de monnaie, qui, ne servant qu'à parer la tête des femmes, ont besoin d'être percées pour remplir cette destination : aussi les enfants étaient-ils fort adroits à nous enlever les boutons de derrière l'habit I. La plupart des habitations sont des cabanes construites en planches et en terre glaise, ne formant qu'un seul appartement sans fenêtres ni cheminée. L'on n'y trouve dans l'intérieur que de -mauvais lits en corde, un coffre, un chaudron, un seau et deux ou trois vases de bois. Quelques bouts d'arbre auxquels on a fixé trois bâtons en forme de trépied tiennent lieu de sièges. Beaucoup de familles n'ont pas même de lit, et tout le monde couche pêle-mêle autour du feu placé au milieu de la cabane. Tous ces paysans se nourrissent d'une bouillie faite avec de la farine de blé noir ou de blé de Turquie et ne mangent de la viande que dans les cas extraordinaires, tels qu'un repas de noces ou de funérailles. Les bestiaux, en petit nombre, qu'ils possèdent, leur servent à se procurer des habillements au moyen d'échanges. Ils ne connaissent encore d'autre manière de s'éclairer que d'allumer des petits morceaux d'un bois résineux qu'ils placent sur une fourche. Les hommes sont coiffés d'un petit turban ou d'un bonnet et portent des pantalons à la hongroise attachés autour des hanches par des cordons. Ces pantalons s'agrafent au-dessous du mollet et sont recouverts de brodequins assez semblables au cothurne des anciens. Leur chaussure consiste dans un lambeau de peau de mouton ficelé sur le pied avec un boyau et formant par devant une pointe recourbée de plus de trois centimètres
i. Un de mes camarades ayant vu un louis d'or à la tête d'une fille le troqua contre quatre boutons, et elle fut persuadée qu'elle gagnait au change.
de longueur; ils grimpent lestement les montagnes ainsi chaussés et ne savent pas marcher avec des souliers ; la veste et le gilet diffèrent peu de ceux de nos villageois. Les femmes ont la tête couverte d'un morceau de toile qu'elles lavent rarement. Leurs cheveux sont divisés en tresses pendantes plus ou moins garnies de boutons, de sous et de petits coquillages *. Les filles portent une calotte de drap rouge avec des oeillets où l'on a passé un fil de fer supportant des pièces de métal qui, s'entre-choquant dans la marche, semblent annoncer que c'est une fille qui passe. Leur habillement, comme celui des femmes, se compose d'une jupe courte, d'un tablier étroit enjolivé de franges et de dessins de différentes couleurs que la malpropreté ternit bientôt, et d'une casaque de gros drap bleu descendant jusqu'aux jambes qui laisse la poitrine et l'estomac à découvert. Cette casaque est garnie ordinairement de plusieurs rangs de coquillages sur le devant et à la ceinture. Les brodequins et la chaussure sont pareils à ceux des hommes.
Les femmes sont chargées de la culture des champs, où elles sèment le blé nécessaire à la subsistance de la famille, après avoir, au préalable, remué le terrain avec des bâtons ou avec des pioches. Elles portent constamment les petits enfants attachés sur le dos et leur donnent à teter par-dessus l'épaule ou par-dessous les bras, leur sein ayant assez de longueur pour cet office. Elles n'ont au reste aucune idée de pudeur et elles prennent peu de soin de cacher leurs nudités. Je ne vis dans tout le pays ni jardins ni arbres fruitiers.
De Knin jusqu'aux Bouches de Gattaro, pendant près
i. Il suffit de jeter un coup d'œil sur ces ornements pour reconnaître, au nombre et aux numéros des boutons, les familles dont les hommes ont été à la guerre et les corps contre lesquels ils ont combattu.