‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 40 sur 121 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de cent lieues de montagnes longeant la Turquie, l'aspect des montagnards devient plus guerrier et plus sauvage. Les hommes, grands et robustes, sont armés, jour et nuit, d'un fusil, de deux pistolets et d'un sabre sans garde, afin d'être toujours prêts à repousser les Turcs, qui surprirent plusieurs fois leurs pères et les firent esclaves. Leurs usages diffèrent peu de ceux des Croates, et comme eux ils vivent dans l'oisiveté.

Nous arrivâmes enfin, dans les derniers jours de février 1806, à Trau, petit port de mer où nous devions tenir garnison. Les bourgeois de cette ville ainsi que ceux des îles et des autres ports de la côte, polis par le commerce, parlent italien et ne ressemblent en rien aux morlaques (paysans) ; ce sont deux peuples différents quoique de même origine. Les marins et les artisans forment une classe intermédiaire. A notre arrivée, toute la ville était dans l'épouvante, les femmes se cachaient jusque sous les lits. Mon hôte tenait tous ses appartements fermés et voulait me faire coucher dans un corridor, afin de mieux surveiller mes actions. Je lui observai que j'avais besoin d'une chambre, parce que j'étais dépositaire de l'argent de la compagnie ; il insista. J'en rendis compte à mon souslieutenant, vieux militaire qui ne savait pas signer son nom ; il venait de mettre un frac neuf dont les boutons étaient bien dorés ; mon bourgeois se figura qu'ils étaient d'or. Il lui fit de grands saluts et de grands compliments, les yeux toujours fixés sur les boutons, le hausse-col et les épaulettes. Cet officier n'eut qu'à lui dire quelques mots en français pour qu'il s'empressât d'ouvrir son plus bel appartement. Deux jours après, je passais dans une rue étroite, lorsqu'une femme qui la traversait fut si effrayée de ma rencontre qu'elle se jeta à mes genoux.

Quelques-uns de mes camarades me menèrent dans un

souterrain faiblement éclairé par un soupirail et garni seulement d'une énorme table et de grands bancs d'un décimètre d'épaisseur. Dix à douze morlaques, habillés de bleu ou de rouge et couverts d'armes, se disputaient autour d'un grand vase de terre que l'un d'eux avait saisi. Je me crus dans une caverne de voleurs; j'étais dans un cabaret. Ceux de cette espèce sont plus fréquentés que les autres, parce qu'on y respire plus de fraîcheur.

Notre colonel fit monter sa voiture venue par mer avec les équipages. C'était la première voiture qu'on voyait en Dalmatie. Tous les habitants de Trau coururent admirer cette merveille; elle fut longtemps le sujet de leurs conversations et les curieux vinrent de fort loin pour la contempler à leur tour.

En creusant des fosses pour enterrer des soldats, on trouva des lacrymatoires, petites bouteilles de trois ou quatre centimètres de longueur, que les parents des Romains morts depuis deux mille ans avaient remplies de larmes et déposées dans les tombeaux. On trouva aussi des pièces d'argent frappées sous les premiers empereurs. Les Romains tiraient de cet endroit un très beau marbre dont les carrières sont épuisées.

Je fus témoin des funérailles de plusieurs Morlaques. Le cercueil est découvert et porté sur les épaules de quatre hommes. Ceux des jeunes filles ou des enfants sont ornés de fleurs. Une femme que je pris d'abord pour la mère ou l'épouse du mort, mais qui n'est qu'une pleureuse à gages, suit immédiatement la bière. Elle se meurtrit le sein, s'égratigne la figure et s'arrache les cheveux; viennent ensuite les parents et amis portant divers effets. A l'arrivée à l'église, le pope grec ou le prêtre catholique qui marchait devant le convoi commence la cérémonie, et la pleureuse, se mettant à genoux et s'appuyant sur la

Page 1