CHAPITRE IV
bière, interroge le défunt en illyrien, à peu près en ces termes : «Jean ou Pierre, mon ami, mon cher fils, pourquoi t'en vas-tu? pourquoi veux-tu quitter ton vieux père, ta femme et tes enfants qui te chérissent tous? Est-ce que tu aurais à te plaindre d'eux ? est-ce que ta femme ne t'était pas fidèle? Réponds. Est-ce que tu n'étais pas assez bien mis? Tiens, voilà un pantalon et une veste neufs qu'on t'a faits, de bon drap. Regarde qu'ils sont beaux. Veux-tu les essayer? Mais réponds donc. Est-ce que tu étais mal nourri? Voudrais-tu manger un beau poisson? Tiens, le voilà, sens quel fumet! Allons, voyons, goûtesen un peu! Voudrais-tu un morceau de fromage, un quartier d'agneau, une bouteille de bon vin? Tu ne dis rien? Parle, instruis-moi de ce que tu désires et renonce au cruel dessein de vouloir désoler ta famille. Fais un effort sur toi-même, cède à mes prières. » La pleureuse accompagne ce discours ou d'autres semblables, selon les personnes, de gestes pathétiques appropriés à la circonstance. Elle étale les effets, approche les vivres de la bouche du mort et affecte d'attendre ses réponses; celui-ci gardant toujours le silence et la cérémonie terminée, la pleureuse déclare qu'il n'y a plus de ressource et que le défunt veut partir absolument. Alors chacun fond en larmes et les parents, ayant perdu tout espoir, enlèvent le corps et le portent au cimetière en poussant des cris et des sanglots.
Un riche marin, avec qui j'avais lié connaissance, maria sa fille. Les amis du fiancé, précédés d'un drapeau rouge et tirant des coups de pistolet, vinrent la prendre chez son père. Elle était coiffée en cheveux arrangés en carré long derrière la tête et supportant de longues aiguilles d'argent surmontées d'un croissant, d'une étoile ou d'une boule dorée et disposées de manière à figurer une queue de paon. De larges pendants d'or d'une forme singulière
ornaient ses oreilles, et deux colliers d'ambre passés à son cou descendaient avec grâce sur son sein. Ses habits à la morlaque et de couleurs très vives étaient garnis de boutons d'argent. De petites plaques du même métal, diversement travaillées, brillaient à sa ceinture. Une belle chemise bordée de rouge couvrait sa gorge I. Lorsque les fiancés furent dans l'église, quatre Morlaques se placèrent en sentinelle devant la mariée, afin d'empêcher que son époux ne lui glissât quelques grains de légumes dans les vêtements, ce qui, selon eux, l'eût privée d'avoir des enfants. De retour à la maison, les conviés se rangèrent dans la grande salle, et la mariée, suivie de deux personnes qui portaient une corbeille pleine d'effets, offrit une chemise à chacun des invités les plus importants, des mouchoirs aux autres, des tabliers et des ceintures aux femmes. Vint ensuite une jeune fille qui fit la quête dans un bassin où chacun déposa des pièces d'or et d'argent qui constituent la dot de la nouvelle épouse, car le père n'est tenu de lui donner que des habillements et quelques bijoux. L' après-dîner, on dansa au son d'une cornemuse et d'un instrument appelé gouslé, sorte de violon qui ressemblait à un sabot. Le soir, le marié ramena sa femme chez lui à la clarté des flambeaux et au bruit des coups de pistolet.
Mon bourgeois possédait un râtelier d'armes, comme il y en a beaucoup chez les Dalmates, composé de fusils et de sabres d'une longueur et d'un poids énorme que leurs aïeux, disaient-ils, maniaient aussi facilement que nous manions nos armes actuelles, ce qui est hors de toute vraisemblance.
i. Toutes les femmes de la classe moyenne sont mises ainsi, mais la plupart remplacent l'ambre par le verre peint et les boutons d'argent par des boutons d'ètain. Les femmes d'un rang plus élevé sont vêtues à l'italienne.