CHAPITRE IV. ^I
Le régiment se rendit à Spalato ", et dans la nuit, la compagnie s'embarqua pour renforcer la garnison de l'île de Lésina attaquée par les Russes. Lésina est située à dix lieues de la côte et à trois lieues de l'île Brazza. Le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers de cette île et l'obscurité favorisèrent notre traversée. On nous débarqua dans le petit port de Socolitza, et d'une hauteur voisine de ce village, nous vîmes la ville que YAsia, vaisseau de premier ordre, plusieurs bricks, chébecks et chaloupes canonnières bombardaient. La garnison, composée d'un demi-bataillon du 23e de ligne et d'un faible détachement de notre régiment, était postée derrière les maisons voisines du port. A peine avions-nous rejoint nos camarades que l'ennemi se prépara à tenter un débarquement. Trois ou quatre cents hommes descendus dans des chaloupes et protégés par le feu d'artillerie de la flotte s'avancèrent hardiment vers le rivage. Dès que le feu cessa, je sortis hors de notre abri et j'aperçus les Russes sur le môle. Au même instant, notre troupe s'ébranla. Je saisis fortement mon arme et j'allongeai le pas, impatient de prouver que j'étais digne d'être Français. La tête de la compagnie, en débouchant sur le port, fit feu et chargea à la baïonnette, le 23e en fit autant de son côté. Après une courte mêlée, nous culbutâmes les Russes dans la mer. J'en blessai deux, l'un d'un coup de fusil, l'autre d'un coup de baïonnette. Les chaloupes s'éloignèrent rapidement, et la flotte, nous voyant à découvert, nous lâcha une bordée qui nous obligea de regagner le derrière des maisons. Notre perte consistait en six morts et seize blessés a.
1. Près de cette ville, sur une hauteur à gauche, se voient des restes de vieux murs et un grand nombre de grosses pierres, dispersées çà et là : ce sont les débris de l'antique Salone, patrie de Dioclétien.
a. Un soldat du 23' ayant sauté dans une chaloupe prit, lui seul, vingtcinq Russes.
Celle des Russes s'élevait à plus de deux cents hommes, outre une centaine de prisonniers.
Le9 bâtiments continuèrent le bombardement, mais quatre compagnies de notre bataillon étant arrivées avec deux pièces de canon, toute la flotte prit le large et, le même jour, les prisonniers et les soldats du 23e partirent pour le continent.
Lésina s'étend de l'est à l'ouest dans une longueur d'environ douze lieues sur moins d'une demi-lieue de large. C'est un rocher qui ne produit que du vin, de l'huile, des arbustes et des plantes aromatiques avec lesquelles on fabrique une eau de senteur qu'on appelle Eau de la Reine. Le chef-lieu, qui porte le même nom que l'île, est défendu par un fort alors désarmé et contient près de deux cents feux. On y remarque une grande place pavée en pierres de taille et un beau quai. L'île renferme trois autres villages.
Les Russes ne tardèrent pas à reparaître, ils se contentèrent de nous bloquer. Nous ne mangions que du mauvais pain et de la viande salée à moitié pourrie. Bientôt le manque d'eau se fit cruellement sentir, car sur ce rocher aride on en est réduit à l'eau de pluie qu'on conserve dans des citernes. Les privations et les chaleurs engendrèrent des maladies ; le régiment perdit cinq cents hommes cette année.
Les bâtiments ennemis s'étant dirigés sur Raguse, je me rendis à Spalato, où se trouvait la compagnie de grenadiers dont je venais d'être nommé fourrier. Elle partit avec les autres compagnies d'élite, le 79e régiment et les chasseurs d'Orient, pour aller débloquer Raguse. Pendant cette route d'environ cinquante lieues, nous marchâmes presque toujours sur le flanc d'une série de montagnes escarpées dont la mer baigne les pieds. Le sentier que