CHAPITRE IV
nous suivions était souvent si périlleux qu'au moindre faux pas on risquait de tomber de plus de cent mètres de haut. Brûlés par un soleil ardent, ne faisant aucune halte et ne trouvant pas une goutte d'eau, nous essayâmes plusieurs fois d'avaler notre urine, et si nous découvrions quelque trou qui eut conservé de l'humidité, nous y collions la langue pour la rafraîchir. Les compagnies du régiment arrivèrent devant Raguse au moment où le 79e attaquait les Russes et les Monténégrins près de la mer. Ce régiment les culbuta, quoiqu'ils fussent dix contre un. Tandis que les grenadiers du 81e, formant la réserve, occupaient successivement diverses hauteurs, les voltigeurs, lancés à la poursuite des fuyards, en tuèrent un grand nombre et s'emparèrent d'un petit fort où le souslieutenant Lenfant et le sergent Sainte-Barbe entrèrent les premiers. La flotte russe, après avoir reçu ses troupes vaincues, s'éloigna lentement avec le regret d'abandonner sa proie.
Je ne tirai pas un seul coup de fusil dans cette expédition, mais je manquai mourir de soif et de fatigue. Le lendemain du combat, le général Molitor nous envoya en reconnaissance vers Gattaro, et, au retour, il ordonna de fusiller les Monténégrins blessés la veille, attendu que ces barbares ne faisaient pas de prisonniers et que si nous les avions épargnés, ils auraient cru que nous redoutions leur vengeance. Tout Français qui tombait entre les mains de ces montagnards avait la tête tranchée. Le Monténégrin le saisissait au collet, lui enfonçait la pointe de son sabre dans la bouche de manière à la faire sortir par la joue, et en retirant l'arme vers lui, il séparait d'un seul coup la tête du tronc et emportait ce sanglant trophée. Ils coupaient aussi les têtes des morts restés sur le champ de bataille. L'évêque souverain du pays leur payait trois francs
pour chaque tête ». L'ennemi ayant complètement disparu, le général nous renvoya dans nos garnisons par le chemin déjà suivi.
La compagnie, avec quatre autres compagnies du centre, releva la garnison de Lésina. Pendant sept à huit mois que nous restâmes dans l'île, nous fûmes constamment bloqués par les Russes et les Anglais, qui nous menacèrent plusieurs fois d'une descente, mais qui, n'ayant pas oublié la rude leçon que nous leur avions donnée, s'en tinrent à de simples démonstrations. Nous manquions d'argent et de viande. Je reçus l'ordre de partir de nuit avec les autres fourriers et de nous rendre à Gelsa, petit port de l'île éloigné de cinq lieues, afin de passer de ce point à Macarsca, où se trouvait le régiment; il fallait traverser un bras de mer de dix lieues et raser la Brazza occupée par les Russes. C'était au mois de décembre. Un vent contraire des plus violents nous retint trois jours dans le village, où l'ennemi pouvait venir à chaque instant. Nous partîmes enfin dans une petite barque de quatre mètres de longueur. Arrivés à Macarsca, le colonel nous fit donner cinq mille francs et de la viande fraîche, et comme notre patron refusait de prendre la mer, assurant que nous étions menacés d'un orage épouvantable, le colonel le poursuivit l'épée à la main jusqu'au bord de l'eau et nous jeta des pierres tant que l'embarcation ne fut pas hors de portée. Il était quatre heures du soir. Les vagues, aussi hautes que des collines, semblaient, en s' avançant, vouloir nous repousser, mais notre marin, d'un coup de barre, nous faisait monter dessus et aussitôt nous descendions dans un abîme. Une autre vague nous reprenait,
i. Le général Delegorgue, blessé à la cuisse dans une embuscade, fut décapité de cette manière à la vue des soldats, qui ne purent le sauver, mais qui vengèrent sa mort.