‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 44 sur 121 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

nous élevait et nous laissait retomber, et cela avec une telle rapidité que la vue en était troublée. Nous nous tenions cramponnés aux bords de la barque, transis et couverts d'eau; à chaque instant, mes collègues criaient au patron de se diriger vers la Brazza, je lui criais de s'en éloigner, aimant mieux périr que de me livrer aux Russes. Soit qu'il crût devoir m'obéir ou qu'il craignît réellement pour sa vie, il répondit que nous ne pouvions y aborder sans nous briser. L'orage éclata. Les éclairs, le tonnerre, la pluie, les vents et les ondes paraissaient confondus; l'obscurité et un fracas horrible régnaient sur les eaux, la foudre serpentait dans les airs et le gouffre s'ouvrait pour nous recevoir. La barque, tourmentée par les vents contraires, montait, descendait, sautait au gré des vagues qui, à la lueur des éclairs, semblaient des montagnes bondissantes. Je ne puis concevoir comment un si frêle bâtiment ne fut pas submergé. Mes nausées étaient si violentes que la mort, qui devait m'en délivrer, ne me causait aucun effroi. J'attendais le moment où j'allais être englouti avec indifférence. Vers minuit, une vague nous jeta sur le rivage de Gelsa. Au même instant une autre vague nous reprit et nous remporta en mer. Nous avancions et nous reculions au gré des flots, poussant des cris chaque fois que nous approchions du port ; on nous entendit. Des hommes parurent avec des lumières, nous jetèrent des cordes et nous tirèrent à terre, où nous descendîmes aussi défaits que des spectres.

Dans trois autres traversées nous ne courûmes d'autre danger que celui d'être pris par l'ennemi. Une fois on nous donna un bœuf en vie que nous attachâmes par les cornes à l'un des bouts de la barque. Nous en avions déjà conduit deux autres de cette manière. Celui-ci, étant plus ombrageux, se jeta tout à coup à droite et fit pencher

la barque à fleur d'eau ; nous nous précipitâmes à gauche pour servir de contrepoids ; aussitôt le bœuf se porta de l'autre côté et nous à l'opposite; il continua à se démener ainsi ; attentifs à ses moindres mouvements, nous nous penchions promptement d'un côté lorsqu'il se laissait aller de l'autre. Chacun criait qu'il fallait couper les cordes, afin que le bœuf fût libre de sauter à la mer, mais nous ne pouvions approcher de l'animal qui s'épouvantait davantage, ni nous jeter à l'eau pour dénouer les cordes par dehors, parce que la mer était agitée ; force fut donc de nous en tenir à notre jeu de bascule, seul moyen d'empêcher le bœuf de tomber à la mer et de chavirer la barque ; je redoutais cette éventualité plus que toute autre, attendu que je ne sais pas nager.

Mon capitaine m'envoya à Citta-Veccbia, jadis capitale de l'île, pour acheter de la toile. J'étais occupé à solder le compte du marchand lorsqu'un homme entra avec précipitation et me dit: « Sauvez-vous vite, les Anglais débarquent. » Je répondis froidement : « C'est bon », et je sortis sans presser le pas. Je craignais cependant de rencontrer les Anglais dans les rues, mais je préférais être pris que de laisser voir que la peur avait quelque empire sur un Français. J'en fus quitte pour quelques coups de fusil que les Anglais me tirèrent lorsque je montais la côte voisine.

Un soir les cinq compagnies reçurent l'ordre de s'embarquer dans les bateaux réunis dans le port et de partir de suite. Le temps était affreux. Les grenadiers montèrent sur le plus gros bateau, dont le fond put à peine contenir vingt-cinq à trente hommes. Les autres grenadiers se placèrent le dos contre les côtés de la barque, les jambes sur les épaules les uns des autres. Entassés dans cette espèce de cachot et privés d'air et de lumière, nous nous

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