CHAPITRE IV
sentîmes bientôt indisposés. On s'avisa d'abord de rendre dans les bonnets à poil ; on se les faisait passer de l'un à l'autre, mais échappant à des mains défaillantes, ils roulaient sur les rangs inférieurs ; j'avais eu soin de me placer près de l'écoutille. Je frappai, et le patron qui méconnaissait me laissa sortir. Je me rangeai dans un coin sur un rouleau de câbles afin de ne pas gêner les manœuvres. La barque, penchée sur le côté par la force du vent, était assaillie par les vagues qui se brisaient sur le pont et me couvraient d'eau. Les bâtiments ennemis avaient cherché un refuge contre la tempête dans les anses de la côte. Nous en vîmes trois à la lueur de leurs fanaux, et nous passâmes à portée de pistolet des deux premiers. Le pont de ces navires me parut désert. « Fort bien, me dis-je, dormez, messieurs les Russes, et n'allez pas vous apercevoir que nous sommes si près de vous ; une seule de vos bordées nous coulerait et l'eau n'est pas mon élément. » Au point du jour, nous nous trouvâmes devant Trau, cinq lieues au-dessus de Spalato, où nous devions débarquer. Plusieurs grenadiers étaient évanouis, les autres sortirent de leur réduit aussi pâles et aussi défigurés que des spectres échappés des tombeaux.
Nous trouvâmes le régiment à Macarsca. Peu de jours après, on apprit que les Morlaques s'étaient révoltés sur plusieurs points. Le premier bataillon et les compagnies du centre du second bataillon partirent pour Almissa, où s'était formé un rassemblement considérable de révoltés. Le colonel resta à Macarsca avec trois cents hommes. Le même jour la flotte russe, forte de vingt voiles, vint se mettre en bataille devant la ville. Son déploiement offrit un spectacle majestueux. Cette ligne de bâtiments prête à tonner, ces quais d'habitude si animés et alors si déserts, le silence qui régnait dans la ville, sous l'im-
pression de la scène qui allait se passer, avaient dans leur ensemble quelque chose de solennel qui élevait l'âme au lieu de l'intimider Les vaisseaux lancèrent d'abord des boulets énormes. A la première décharge, l'un de ces projectiles ayant emporté la tête d'un jeune Dalmate de quinze ans que la curiosité avait fait sortir de chez lui avec quelques autres enfants, ses camarades cherchèrent un instant autour d'eux d'un air stupéfait où était passée cette tête. Un bataillon du 8e léger, arrivé le matin, nous laissa la compagnie de voltigeurs et partit dans la nuit, afin de fermer les passages aux montagnards qui se préparaient, dit-on, à descendre dans la ville. Dès que le jour parut, la flotte redoubla son feu; quelques heures après, les Russes se disposaient à débarquer, et nous nous postions pour les bien recevoir, lorsque survint le général Delzons avec un bataillon du 11e de ligne commandé par le chef de bataillon Christiani 1. Les chaloupes virèrent alors de bord et les troupes étant remontées dans les vaisseaux, la flotte se dirigea sur Potgora, située à deux lieues plus loin, où plusieurs centaines de montagnards étaient réunis. Le général Delzons, laissant à Macarsca le bataillon du 11e qui était harassé de fatigue, suivit le mouvement de la flotte avec les trois cents hommes du régiment et la compagnie de voltigeurs du 8e. Nous marchions à la file par un sentier étroit, longeant le flanc des montagnes. L'ennemi nous canonnait. Je voyais mettre le feu aux pièces qui me paraissaient pointées contre moi, et quoique le roulis du navire nuisît à la justesse du tir, les boulets nous rasaient de près. Parvenus sur la hauteur en face de Potgora où le terrain s'élargit, huit à neuf cents rebelles retranchés derrière
i. General dans la garde cinq ans après.