CHAPITRE IV
un ravin firent feu sur nous et arrêtèrent la tête de la colonne. Le général plaça notre compagnie sur le sentier, les sous-officiers en avant, et dispersa les voltigeurs en tirailleurs, afin de répondre à la fusillade des Morlaques. Sur ces entrefaites la nuit vint; le capitaine m'appela et me dit de donner du papier et de l'encre au général. Celuici, après avoir écrit un billet sur son genou, demanda un sous-officier intelligent pour le porter à Macarsca. J'offris au général de me charger de remettre le billet. Le capitaine Tayant assuré que je ferais la commission mieux que tout autre, le général m'avertit qu'il ordonnait au commandant Christiani de venir le rejoindre avant le jour. Je devais servir de guide au bataillon. Je partis. L'obscurité ne me permettant pas de distinguer les objets, je me trompai de sentier. Je m'aperçus bientôt que je descendais un peu trop et le chemin me sembla plus couvert d'arbres que celui que nous avions suivi. J'avançais incertain de ma route, quand tout à coup, à un détour, je me trouvai près du rivage et à proximité des Russes occupés à établir leur bivouac. Le bruit des vagues les avait empêchés d'entendre le choc des pierres qui avaient roulé sous mes pieds et j'évitai le reflet de leurs feux, en me plaçant derrière un olivier. J'examinais nos ennemis, lorsque quatre ou cinq Russes s'étant dirigés de mon côté probablement pour couper dubois, je me hâtai de remonter vers la position. Deux soldats que je rencontrai les premiers se chargèrent de prévenir le général du débarquement des Russes et m'indiquèrent le sentier. Me voilà seul, dans un pays révolté, où un rebelle posté derrière un buisson pouvait aisément me tuer. Il fallait traverser un petit village dont les habitants s'étaient ou cachés ou joints aux Russes, et dont quelques-uns étaient peut-être revenus pendant la nuit. J'étais loin d'être tranquille ; cependant, à l'approche
8û SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBCEUFS.
des maisons, le danger redoubla mon courage ; je traversai le village hardiment, le fusil chargé, la baïonnette en avant, prêt à me défendre jusqu'à la mort *. Non loin de là, un obstacle assez volumineux barrait le chemin, je le tâtai avec ma baïonnette et je reconnus que c'était de la ramée couvrant un objet plus solide; je me baissai, j'étendis la main et je la posai sur un visage froid et sanglant; un mouvement subit d'effroi me fit relever brusquement; ne pouvant passer ni à droite ni à gauche, ayant de la répugnance à marcher sur ce cadavre étendu en long dans le sentier, je sautai d'un bond par-dessus le cadavre et précipitai mes pas. Un second obstacle de même nature s'offrit de nouveau devant moi. La montagne étant moins escarpée en cet endroit, je passai à côté a et j'allai descendre à Macarsca. Le commandant Ghristiani rassembla son bataillon. Je marchai devant et je me trompai encore de sentier. Il fallait, pour rejoindre le vrai chemin, escalader des roches d'un accès difficile. Les soldats murmuraient, quand un agréable cri de « Qui vive ! » se fit entendre sur nos têtes. C'était un officier escorté de quatre hommes que le général avait fait partir une heure après moi, de crainte qu'il ne me fût arrivé quelque accident.
i. Le vrai courage, qu'on trouve le même dans toutes les occasions, était le partage des soldats de l'Empire; ils l'ont prouvé dans nos désastres. Cependant, il y avait des exceptions. J'ai connu des hommes braves dans les combats et qui craignaient de se battre en duel. D'autres étaient toujours prêts à tirer le sabre et à lâcher pied devant l'ennemi. J'en ai vu qui redoutaient le danger de loin et le bravaient de près. Tel était hardi de jour et timide la nuit. Celui-ci pâlissait à l'aspect du danger, celui-là redoublait d'ardeur. Tel se battait bien derrière des remparts, qui manquait de cœur en rase campagne.
a. Par suite des contes de revenants dont on me berçait dans mon enfance, j'aurais préféré me battre toute une journée que de passer une nuit seul auprès d'un mort, et cela quoique bien convaincu que les morts ne reviennent pas. Les deux soldats avaient été tués par les boulets de l'ennemi, et comme je marchais en avant, je n'en avais rien su.