CHAPITRE IV. 8l
Nous arrivâmes à la position au point du jour. En ce moment quatre à cinq cents Morlaques réunis marchaient audacieusement sur nos gens, tandis qu'un plus grand nombre de révoltés tiraillaient contre nous et étaient soutenus par sept à huit cents Puisses formés par pelotons. Le général laissa avancer la première troupe jusqu'à vingt pas. « Feu ! s'écria-t-il alors, à la baïonnette ! » et s'élançant au premier rang des voltigeurs, il culbuta les Morlaques. Le commandant Ghristiani, à la tête de son bataillon, courut se joindre au général, et notre compagnie rangée en bataille resta en réserve. Les pelotons russes voulurent en vainrésister ; chargés à la baïonnette, ils furent rompus et dispersés. Deux mille ennemis tournent le dos et fuient devant neuf cents Français; les Morlaques vers les montagnes, les Russes vers la mer. La compagnie prit en flanc ces derniers. Je courais vingt pas en avant. Trois Russes que j'allais atteindre jetèrent leurs fusils; je leur fis signe de remonter la colline et je me joignis aux soldats qui poursuivaient les fuyards de plus près. Une bordée de cent coups de canon nous arrêta court. Entre nous et le rivage, la descente d'un quart de lieue environ était sillonnée par des groupes de fuyards qui cherchaient à gagner Potgora et la ligne des chaloupes. En un instant la mer fut couverte de Russes, de Morlaques, de femmes et d'enfants de Potgora, les uns dans des embarcations, les autres à la nage. Au sifflement des balles qui pleuvaient sur eux, quelques-uns plongeaient dans l'eau, les autres se baissaient dans leurs barques : « Tiens, disaient les soldats en riant, ils ont appris la politesse dans une seule leçon, voyez comme ils saluent. » La perte de l'ennemi s'éleva à plus de trois cents hommes ; nous n'eûmes qu'une cinquantaine d'hommes tant tués que blessés.
Je fus témoin d'un trait de hardiesse remarquable. Nos voltigeurs conduisaient une quinzaine de Morlaques qu'ils avaient pris dans la montagne et qu'ils allaient fusiller par ordre du général; tout à coup, l'un d'eux renverse un soldat, s'élance et grimpe les roches avec la rapidité d'une bête fauve; on tire sur lui de toutes parts, il s'arrête, défait sa culotte, nous montre son derrière et disparaît au moment même où on fusillait ses compagnons.
Les soldats, ayant fouillé les maisons éparses dans la campagne, y trouvèrent les dépouilles d'un détachement de vingt-cinq hommes qui, se rendant à Raguse sans défiance, avait été égorgé en ce lieu. Ils y découvrirent aussi les effets de divers soldats assassinés isolément. Le général ordonna d'incendier toutes ces maisons ; mais voulant épargner Potgora, il fit placer des sentinelles afin que les soldats n'y pussent descendre. Le lendemain, quelques barques s'étant approchées, je partis avec trente grenadiers pour les empêcher d'aborder ; elles s'éloignèrent et nous courûmes au village. Le premier objet qui frappa mes regards dans une maison où j'entrai avec trois grenadiers fut un enfant d'environ deux ans appuyé contre une chaise et qui, n'ayant pas mangé depuis vingt-quatre heures, témoigna de la joie à notre vue. « Petit brigand, dit l'un des grenadiers, en portant la main à son sabre, je vais te fendre la tête pour punir ton père de l'assassinat de nos camarades. » J'arrêtai le grenadier, je pris l'enfant dans mes bras et je me rendis dans la maison du comte de Potgora, chef de l'insurrection. Elle renfermait une bibliothèque; je posai le petit Morlaque à terre et je choisis quelques volumes, le Tasse, l'Arioste, Métastase et le Dante. Je fourrais ces livres dans un petit sac, lorsque des balles entrées par la fenêtre vinrent frapper sur les rayons de la bibliothèque.