‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 48 sur 121 · CHAPITRE*IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE*IV

Les barques s'étaient avancées et j'étais resté seul. Je chargeai lestement les livres et l'enfant sur mes épaules et je gravis ainsi pendant une heure la montée par une chaleur étouffante. A la vue du butin dont je revenais chargé, les grenadiers éclatèrent de rire. Je fis porter l'enfant à Macarsca et il fut renvoyé à ses parents peu de jours après.

La flotte se dirigea partie vers Igrane et partie vers Macarsca. Le général envoya le bataillon du 11e et les voltigeurs du 8e dans cette dernière direction et suivit l'autre fraction de la flotte avec les soldats du régiment. Les voltigeurs qui marchaient en tête trouvèrent, près du village de Dratchnitch, le sentier barré par un mur de pierres sèches. Quatre ou cinq cents Morlaques placés derrière ce mur et sur le flanc inaccessible de la montagne se montrèrent tout à coup, tuèrent les premiers soldats et arrêtèrent la colonne. Le général ordonna aux grenadiers de poser les sacs et de tourner le village, en franchissant la montagne entre la mer et le sentier. Cet espace était échelonné en longs degrés d'un à deux mètres de haut plantés en vigne. Je sautai et je gravis les échelons en avant de tous mes camarades. La mitraille des chaloupes canonnières, les boulets des vaisseaux et les balles des Morlaques qui pleuvaient autour de nous, en faisant jaillir de tous côtés des éclats de pierre, ne purent arrêter notre élan. L'ennemi ainsi attaqué en flanc prit la fuite et j'arrivai au village près d'expirer de fatigue. On y mit le feu ainsi qu'à Igrane, joli bourg situé sur le bord de la mer. Il était nuit lorsque nous revînmes à Dratchnitch. Le sentier qui le traverse, bordé de maisons en bois dont les unes s'étaient écroulées et dont les autres brûlaient encore, était couvert de braise. L'obscurité ne nous permettant pas de passer ailleurs, nous sautâmes sur les charbons à

travers les débris brûlants *. Arrivés au lieu où nous avions déposé nos sacs, on s'arrêta pour réunir la colonne. La soif nous dévorait, je courus à une source voisine, et pensant que j'aurais le temps de revenir avant le départ de la troupe, je laissai mon sac et mon fusil. A peine m'étais-je désaltéré que la compagnie se remit en marche. Parvenu à l'endroit où je croyais avoir laissé le sac et le fusil, je ne les trouvai plus. Tandis que je les cherchais, la colonne s'éloigna. Il était à craindre que les Morlaques ne suivissent nos traces et ils pouvaient paraître d'un instant à l'autre; toutefois un sous-officier de grenadiers devait préférer la mort à la honte de se présenter à sa compagnie sans armes; je continuai mes recherches, et ayant enfin aperçu mes effets, je rejoignis la colonne à la position du matin. Le général qui m'avait vu

i. Les deux combats précités donnèrent lieu, ainsi que toutes les luttes de cette époque, à des traits qui méritent d'être rapportés.

Le soldat Pigache, après avoir essuyé à bout portant le feu d'un peloton russe, se jeta sur ce peloton et le dispersa à coups de crosse de fusil. Un officier, témoin de cette action, lui demanda son nom et l'inscrivait sur ses tablettes, lorsqu'il fut tué d'un coup de feu. Le soldat resta sans récompense.

Michaud, sergent-major, ayant eu les deux cuisses traversées par une balle qui rompit une artère, regardait tranquillement assis à terre l'ennemi fuir devant nous. Des soldats qui le virent baigné dans son sang voulurent l'enlever. « Non, mes amis, leur dit-il, je n'ai que peu d'instants à vivre; ôtez-vous seulement de devant moi, que j'aie le plaisir de les regarder fuir, je mourrai content. »

Le caporal Coleur, de ma compagnie, s'apercevant que les voltigeurs rétrogradaient au défilé de Dratchnitch, s'écria avec indignation : « Comment, une compagnie de voltigeurs recule devant des paysans! Général, donnez-moi quatre bommes et j'y passerai. — Prends-les, » dit le général. Il partit et arriva au pied du mur qui barrait le chemin au moment où les Morlaques, tournés par moi et mes camarades, venaient de l'abandonner. Quelques secondes plus tôt, sa mort était certaine; il fut à peine remarqué.

Le capitaine Boursier reçut une balle à la tête, il fit demi-tour et crut être à l'exercice. On le voyait arrêter les blessés pour les faire manœuvrer, sans conserver le moindre souvenir du passé; il mourut croyant toujours commander son peloton.

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