‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 50 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

En garnison à Zara. — L'avocat improvisé. — Retour à Lésina. — Nouvelle campagne contre l'Autriche (1809). — Combats de la Zrmanja et de Gospitch. — En marche vers Wagram.

La révolte étant étouffée, nous partîmes pour Spalato. On y fusilla quelques Morlaques, et un plus grand nombre de ces montagnards, condamnés à mort et recommandés à la clémence de l'Empereur, obtinrent leur grâce l. Le général Marmont, qui avait remplacé le général Molitor dans le commandement du corps d'armée, appela le régiment à Zara, capitale de la Dalmatie. Je devais m'embarquer à Salone avec les autres fourriers et les équipages ; les marins refusant de partir, attendu que des éclairs annonçaient l'approche d'un orage, le colonel, selon son habitude, les chargea à coups de plat d'épée.

A peine étions-nous en mer que le vent déchira et emporta la voile ; le jour disparut, le tonnerre roula sur nos têtes et la foudre en éclats vint percer le bâtiment et

1. Parmi les quinze à vingt paysans que les voltigeurs fusillèrent se trouvait un marin qui avait logé le voltigeur Ragon et avec lequel Ragon s'était lié d'amitié. Ce marin, reconnaissant son hôte, lui sauta au cou et, lui couvrant la figure de baisers, le conjura de lui sauver la vie. Ragon, les larmes aux yeux, lui répondit: « Mon ami, c'est impossible, le général l'a défendu; mais ce ne sera rien, tu ne souffriras pas. » Il lui appuya le bout de son fusil sur le cœur et retendit raide mort. Je lui demandai comment il avait pu tuer son ami : a II fallait lui rendre ce service, me répondit-il ; croyezvous que le cœur ne m'en a pas fourmillé ? » Ce mot passa en proverbe dans le régiment, et longtemps après la mort de Ragon, tué d'un coup de canon à Znaïm, on le répétait encore.

éteindre ses flèches dans l'eau. A l'aspect d'une mort prochaine, les marins, saisis de terreur, abandonnèrent le gouvernail et les manœuvres, et, se mettant à genoux, implorèrent le secours de Dieu. La barque, livrée à ellemême, glissait sur un côté et volait vers les rochers de Castelli, où elle ne pouvait manquer de se briser. Je voyais les habitants de ce village qui levaient les mains au ciel et semblaient prier pour nous. Nous leur jetâmes un câble en passant rapidement devant eux, et leurs efforts réunis ayant ralenti la marche du bateau, nous sautâmes à terre au moment où le navire toucha aux récifs. Cependant plusieurs d'entre nous se seraient noyés si les Morlaques ne nous eussent secourus au moyen de cordes dont ils s'étaient munis.

De Sebenico nous allâmes à Scardona, ancienne cité, située au bord d'un lac qu'on traverse en bateau, et de là, laissant la mer à gauche, nous marchâmes pendant trois jours dans une plaine inculte où l'on ne trouve que trois misérables villages. Zara offrit à nos yeux un véritable contraste. C'est une petite ville fortifiée où l'on ne voit pas de Morlaques et que la mer entoure de trois côtés. Son port est presque toujours couvert de barques, et de belles vignes tapissent la côte voisine.

J'employai mes moments de loisir à perfectionner mon écriture et à étudier la grammaire, ce qui me mit en état de travailler chez le payeur de l'armée, où je gagnai trois cents francs que j'envoyai à ma mère. A la même époque, M. de Saint-Raymond, colonel attaché à l'état-major, me chargea de la traduction d'une histoire du Monténégro, écrite en italien. Deux exemples suffiront pour apprécier l'état de barbarie dans lequel vivent encore ces peuples : i° Le Monténégrin qui tue un de ses compatriotes doit s'arranger avec le plus proche parent, ou bien celui-ci,

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