CHAPITRE V
qui ne peut laisser un tel crime impuni sans se déshonorer, le tue à son tour et se trouve alors dans la même alternative de s'arranger ou de périr, de sorte qu'un meurtre entraîne parfois la destruction de familles entières ; 20 les voleurs adroits sont très estimés dans le pays, et les châtiments qu'on inflige à ceux qui se laissent prendre sur le fait sont la punition de leur maladresse et non celle d'une action que le succès eut légitimée.
Mes relations avec M. de Saint-Raymond me permirent de conjecturer que l'Empereur avait des vues sur la Grèce et la Turquie. Deux voyages que le colonel des chasseurs d'Orient, Nicole Papa-Oglou *, Grec d'origine, fit en Morée, et diverses courses que le capitaine dalmateTomitch et des officiers d'état-major français exécutèrent dans les provinces voisines se rapportaient à ce but. Je copiai un itinéraire de la route de Gonstantinople raisonné dans l'hypothèse de la marche d'une armée, où l'on s'étendait particulièrement sur l'avantage qu'il y aurait, en cas de guerre contre les Turcs, à occuper l'ancien camp du prince Eugène entre la Zenta 2 et la Kerka. On y mentionnait aussi l'esprit des habitants de chaque province, leurs forces, leurs ressources et leurs griefs contre la Porte. Si la campagne de 1812 avait été heureuse, Napoléon aurait vengé Sélim III, son allié, délivré les Grecs et étendu le blocus continental jusqu'à Constantinople. Peut-être l'un des principaux motifs de la guerre de Russie fut-il de mettre cette puissance hors d'état de contrarier ce dessein.
Je me promenais un jour sur la grande route, lors-
1. Ce personnage est quelquefois désigné sous le nom de Nicolo. Il mourut en 1819. Voyez : Kléber et Menou en Egypte...., documents publiés pour la Société d'histoire contemporaine, par F. Rousseau, 1900, in-8, p. 266. (Note de l'éditeur.)
a. Le capitaine Desbœufs semble désigner ici une rivière ou une localité que nous n'avons pas réussi à identifier. (Note de l'éditeur.)
que sept à huit pandours (gendarmes), conduisant un bandit qu'ils avaient pris dans la montagne, s'arrêtèrent devant moi, lui tirèrent trois ou quatre coups de fusil dans le dos, et après lui avoir coupé la tête, la placèrent au bout d'un pieu qu'ils plantèrent près du chemin. J'appris à ce sujet que, sur la plainte portée contre un malfaiteur, l'autorité donnait l'ordre de le tuer sans autre forme de procès.
Mon capitaine, rapporteur du conseil de guerre, me chargea, à six heures du soir, de défendre le lendemain matin un jeune Allemand de quinze ans, qui était accusé d'avoir volé le capitaine Tromelin l, son ancien maître, conjointement avec un autre domestique 2. Cet enfant,
i. Le comte de Tromelin, émigré français, fait prisonnier en 1396 avec Sidney Smith, contribua en 1798 à son évasion et servit sous ses ordres en Orient, dans la campagne d'Egypte. En 1804, sous le coup de la contrainte, il entra, avec le grade de capitaine, dans l'armée française; en i8i5, il était général de brigade et combattait à Waterloo. La Restauration le nomma général de division et grand officier de la Légion d'honneur. Voyez : Deux officiers de la marine anglaise à la Tour du Temple, par M. Victor Pierre, dans le Correspondant, octobre-novembre 1894. (Note de l'éditeur.)
2. D'après l'acte d'accusation, Henry, domestique du capitaine Tromelin, ayant volé cinquante louis à son maître, de concert avec le petit Jean qui l'avait remplacé, s'était enfui sans lui rien donner, ce qui avait porté ce dernier à le dénoncer. Voici la défense que je prononçai à ce sujet et que j'ai conservée comme un échantillon de notre manière de plaider : « Messieurs les juges,
t Protéger l'innocence accusée et lui rendre la justice qui lui est due, en punissant les vrais coupables, est un devoirj sacré que vous êtes appelés à remplir aujourd'hui. Il sera doux pour vos cœurs de trouver une occasion de faire le bien et vous ne la laisserez pas échapper, car les lumières qui distinguent les membres du conseil et l'équité qui les caractérise ne me permettent pas de douter que l'accusé dont j'ai entrepris la défense ne trouve en vous des protecteurs. Persuadé d'avance que votre sagesse, éclairée par la discussion qui va s'ouvrir, rejettera les armes de la calomnie sur le calomniateur qui les a forgées, je vais, n'ayant que la vérité pour guide, exposer ma défense à vos yeux.
« Henry, convaincu de vol par l'argent qu'on a trouvé sur lui, a cru éviter en partie la punition que la loi vengeresse apprêtait à son crime, en s'associant un compagnon sur lequel il pût déverser tout le blâme; il peut en outre avoir conçu le projet de se venger de son accusateur en