‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 52 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d'une très jolie figure, m'intéressa ; je plaidai sa cause avec chaleur, et le conseil l'ayant acquitté, je le fis embarquer pour retourner chez ses parents et je payai son voyage. Je venais d'être nommé sergent-major à la 4e compagnie

l'enveloppant dans sa ruine, si des juges aussi éclairés que justes n'y mettaient pas obstacle.

« L'accusation portée par Henry contre le petit Jean se borne à deux seuls points : 1° De l'avoir excité à commettre le vol; à cela je répondrai: Où sont les témoins? et je vous le demande, Messieurs les juges, quelle foi peut-on ajouter à la parole d'un accusé qui cherche à se justifier n'importe comment? 2° De lui avoir dit que la bourse de son maître était dans la malle. Cette raison pourrait être admise, si le vol s'était commis chez un particulier occupant plusieurs appartements, mais chez un officier qui n'a qu'une chambre, qui n'a qu'une malle, elle est absolument sans valeur.

« Si Henry a été imprudent en instruisant le petit Jean de son larcin, cette confidence ne saurait nuire à ce dernier, si l'on considère que Henry ne l'aura faite que pour avoir un compagnon dans sa fuite et que le trouble qu'éprouve celui qui vient d'accomplir un crime ne lui a pas permis d'en prévoir les conséquences. Mais, me dira-t-on, ce petit Jean avait déjà volé son maître. Eh ! qu'a de commun un vol de cinq francs, que l'occasion ou le désir d'acheter quelque bagatelle a pu porter à commettre, avec un vol prémédité, avec un vol considérable, avec un vol enfin qu'un homme versé dans le crime pouvait seul exécuter, et dont un enfant n'est pas capable ?

« Parmi les faits qui prouvent l'innocence de l'accusé que je défends, j'en citerai trois : i° Le conseil qu'il a donné à Henry de rapporter l'argent à son maître, conseil qu'un complice n'aurait pas émis; 2° la dénonciation qu'il a faite au soldat de police du vol et de la fuite du coupable ; 3" la sécurité qu'il a montrée en restant dans son logement.

« En présence de tels faits, les discours seraient superflus, et je vais résumer ma défense en peu de mots. Le petit Jean est accusé, mais c'est un coupable convaincu qui l'accuse; donc foi ne peut être ajoutée à son dire. Le petit Jean est accusé, mais nulle preuve matérielle n'est produite contre lui. Le petit Jean est accusé, nulle preuve morale ne le condamne.

« Je crois avoir prouvé, Messieurs les juges, que l'accusation portée contre le petit Jean n'est qu'une calomnie inventée par la vengeance ou par la fausse idée d'affaiblir un crime en le faisant partager en apparence. Toutefois, s'il s'élevait encore des doutes dans votre esprit, ce ne seraient jamais que des doutes, tandis que pour prononcer une condamnation, il faut des preuves, et des preuves dont personne ne puisse contester la valeur.

t Quant au vol des cinq francs, vous aurez égard à la jeunesse de l'accusé et à l'infortune qui semble déjà s'attacher à ses pas; à son âge on se corrige aisément de ses défauts et les interprètes des lois ont toujours été indulgents pour une première faute. Le tissu de calomnies dont une main

du 2e bataillon (ier juin 1808), lorsque les compagnies du centre de ce bataillon partirent pour aller remplacer celles qui occupaient Lésina. La grande route de Zara à Spalato était achevée. Les voitures pouvaient désormais rouler dans un pays où il n'y avait jamais eu que des sentiers, et en des lieux où naguère les piétons avaient peine à passer. Cette route de trente-cinq lieues, qui devait se continuer jusqu'à Raguse, et quelques autres de moindre importance, rappelleront aux habitants futurs du pays l'époque de notre courte domination. Au récit de nos combats, le Dalmate joindra un jour celui de nos travaux: ces braves soldats, dira t-il, firent plus pour nous en trois ans que tous nos maîtres en quarante siècles.

Mon bourgeois, notaire de 111e, me pria d'être parrain d'un de ses enfants âgé de deux ans. Le costume du père mérite d'être décrit : il portait, ce jour-là, un gilet et un pantalon à la hongroise, de velours noir ; un bonnet de la même étoffe, de la grosseur et de la forme d'un demi-décalitre, lui servait de coiffure et un pardessus de drap rouge l'enveloppait en entier. Nous étions trois parrains et trois marraines. L'usage du pays n'en limite pas le nombre et prescrit seulement de faire un cadeau à l'enfant, au prêtre et à la sage-femme. Gomme l'enfant doit à son tour faire chaque année un présent à ses parrains le jour de leur fête, l'on a grand soin de choisir des étrangers ou des vieillards pour cet emploi.

Les officiers ayant su qu'il y avait un petit théâtre à Lésina, montèrent quelques pièces et me prièrent de jouer

coupable avait enveloppé ce malheureux enfant est déchiré ; vous le rejetterez loin de lui, Messieurs les juges, vous rendrez un fils à des parents affligés, et vous ne donnerez pas à ces provinces le triste spectacle d'un enfant traînant dans les rues les chaînes de l'infamie. Cet enfant rendu à la société deviendra un homme vertueux, car l'école du malheur l'aura instruit. »

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