CHAPITRE V. IOI
rangé en bataille, snr la rive droite de la Lika, dont les ponts étaient coupés et les gués défendus par des batteries. Notre bataillon était chargé de couvrir les derrières de l'armée et de contenir les paysans. Deux pièces de montagne, placées entre les grenadiers et la ire compagnie marchant par sections, formaient le point d'appui; les soldats des autres compagnies, rangés sur une seule ligne à trois pas les uns des autres, s'étendaient à droite et à gauche, soutenus, de distance en distance, par des pelotons de dix hommes commandés par un officier. Dans cet ordre, et tout en tiraillant, nous arrivâmes à l'endroit où étaient réunis les mulets portant les cartouches : ma compagnie resta à la garde des mulets, et les cinq autres fondirent sur les paysans à la baïonnette et les forcèrent à s'éloigner. Dans ce moment, le combat était général ; des boulets, des bombes et des obus tombaient dans nos rangs et parmi les mulets. Les blessés, qui arrivaient par centaines, suffisant désormais à la garde des munitions, la compagnie se porta contre des paysans dont l'approche inquiétait l'ambulance. Je courais en avant; une balle perça mon shako, une autre brisa la crosse de mon fusil. La nuit vint, le canon avait cessé de se faire entendre, mais les voltigeurs du 8e léger, placés au sommet d'un mamelon escarpé, dont ils avaient débusqué l'ennemi, après avoir passé la rivière à la nage, faisaient alors le feu le mieux nourri que j'aie jamais vu. La roche, pétillante d'éclairs, paraissait en flammes. Il était aisé de conjecturer que les Autrichiens avaient profité de l'obscurité pour essayer de reprendre cette position, qui était devenue très importante, parce qu'elle nous rendait maîtres d'un petit défilé par lequel on pouvait aborder l'ennemi sans être obligés de traverser la Lika sous le feu des batteries.
Nous avions épuisé nos cartouches, et les munitions de réserve ayant été distribuées aux autres régiments qui en avaient encore plus besoin que nous, le capitaine m'envoya à l'ambulance avec deux soldats pour prendre les cartouches des blessés. Les mulets et leurs conducteurs, l'état-major et les blessés étaient pêle-mêle, éclairés çà et là par des torches de foin à la lueur desquelles les chirurgiens exécutaient leurs opérations. J'appris de divers blessés de notre ier bataillon qu'au fort du combat, sir cents Croates avaient passé la Lika entre les deux divisions, et se disposaient à prendre en flanc l'une de nos colonnes, lorsque le bataillon, placé en réserve dans un pli de terrain, s'était précipité sur eux et les avait forcés de se rendre. Après quoi, faute d'ordres du colonel ou du commandant, qui étaient restés tous deux en arrière, le bataillon s'était imprudemment avancé sur une batterie de douze pièces de canon dont la mitraille avait renversé un quart du bataillon en moins de deux minutes. Les prisonniers s'étaient alors évadés. Ces mêmes blessés, sachant que je ne trouverais pas une seule cartouche à l'ambulance, me conseillèrent d'aller sur le champ de bataille retirer les cartouches des morts. Je m'y rendis avec mes deux soldats. Les reflets des feux de l'ennemi éclairaient d'une faible lumière ce sanglant théâtre. Derrière nous, les régiments français, couchés près du lieu où ils avaient combattu, dormaient profondément sans feux et sans abris.
Nous allions d'un cadavre à l'autre, fouillant dans les gibernes et dans les mouchoirs noués à la ceinture. Plusieurs soldats respiraient encore. L'un d'eux me donna lui-même ses cartouches et me dit : a Battezvous bien demain et soutenez l'honneur de la grande nation. » Puis il ajouta en me serrant la main : « Adieu,