CHAPITRE V
camarade, je suis content de t'avoir vu avant de mourir. » Deux fois les sentinelles ennemies tirèrent sur nous, après avoir crié Wer da ? Enfin, notre charge devenant trop lourde, je me dirigeai vers l'endroit où j'avais laissé la compagnie ; je ne l'y trouvai plus; ne sachant de quel côté porter mes pas, j'allai prendre des informations à l' état-major. L'aide de camp Damrémont me dit que le bataillon était posté à la tête d'un pont situé sur nos derrières qu'il m'indiqua. Je marchai près d'un quart d'heure, et je craignais d'avoir dépassé notre ligne et de tomber entre les mains des paysans, lorsqu'un agréable « Qui vive ? » vint me rassurer. Mes soldats étaient livrés au sommeil, je m'étendis à terre et je m'endormis aussi. Dès que le jour parut, je reconnus que j'étais couché au milieu de neuf paysans que les voltigeurs avaient fusillés la veille. A peine avais-je distribué mes cartouches que le combat recommença; l'armée manquant de vivres et de munitions, il fallait absolument passer sur le corps de l'ennemi. Le bataillon défendit toute la journée les approches du pont contre une nuée de paysans. Le domestique du lieutenant lui apporta un œuf qu'il avait trouvé dans une cabane et qu'il venait de lui faire cuire ; au moment où cet officier prenait l'œuf, une balle lui perça la jambe et le fit tomber à la renverse. Je regrettai vivement la perte de l'œuf que je voyais à terre couvert de poussière. C'était, en effet, un mets délicieux pour des gens qui, depuis huit jours, ne mangeaient que du mauvais biscuit. Le lendemain matin, le pont, qui était à moitié détruit, fut assez bien réparé; la division traversa le défilé, dont les voltigeurs du 8e léger s'étaient emparés l'avant-veille, et se déploya dans la plaine. Le régiment marchant par sections, la gauche en tête et les voltigeurs sur les flancs, je précédais les deux bataillons, fier de les guider au com-
bat. On chargea l'ennemi à la baïonnette, mais les Autrichiens, n'osant soutenir le choc, tournèrent le dos et nous laissèrent un libre passage. Ainsi dix mille fantassins avaient battu trente mille ennemis ayant quarante pièces de canon et plusieurs escadrons de cavalerie.
Nous laissâmes à Gospitch tous les officiers et soldats dont les blessures furent reconnues mortelles. De ce nombre était Yacherot, le plus cher de mes amis. Un boulet lui ayant écrasé le talon, il avait été dépouillé par ces mêmes Croates échappés à notre premier bataillon et s'était traîné de nuit jusqu'à un poste du jçf. Il avait mis trois heures pour faire un trajet de dix minutes. Que ne me fut-il accordé de le rencontrer lorsque je cherchais des cartouches ! Je n'aurais pas pu lui sauver la vie, mais j'aurais allégé sa souffrance en le portant sur mon dos.
On ne trouva dans Gospitch qu'un peu de farine qui fut pillée par le régiment qui gardait le village, tandis que, de son côté, le peuple pillait le champ de bataille et faisait une ample moisson de boutons. Pendant ce temps, l'armée offrait un troisième tableau non moins animé que les deux autres : elle était occupée à construire des brancards pour le transport des blessés. On partit tard. Les généraux Soyez et Launai, le colonel Minai et plus de deux cents officiers et soldats furent portés sur les épaules par des détachements tirés de chaque corps et par environ six cents prisonniers; il fallait quatre hommes par brancard, un pour porter les fusils et cinq pour les relever. Un plus grand nombre de blessés suivaient à pied ou sur des mulets.
Beaucoup de soldats n'avaient plus de vivres, et le bord de la mer, d'où nous espérions en recevoir, était encore éloigné de trois journées. Le soir, on donna un bœuf par régiment ; à peine fut-il dépouillé de sa peau