CHAPITRE V
que les soldats se jetèrent dessus, attrapèrent quelques lambeaux de viande et les mangèrent à moitié grillés. Le lendemain, nous vécûmes de blé de Turquie trouvé à Ottochatch ; les plus affamés le mangèrent sans être cuit, les autres le firent griller. C'était un spectacle curieux que de voir des milliers d'hommes se disputer les grains qui crevaient au feu, se bousculer pour les attraper, les saisir au vol et les avaler brûlants. Le jour suivant, nous devions occuper Zengg; il ne me restait plus qu'un petit morceau de biscuit auquel je ne voulais toucher qu'à la dernière extrémité, aussi je me mis en route à jeun. Il plut toute la journée. Les malheureux blessés périssaient à chaque pas et jamais marche ne fut plus lente. Le mauvais temps, le soin de loger les blessés et de placer des gardes aux issues du village furent cause que le régiment n'y entra qu'à onze heures du soir. Les troupes entassées pêle-mêle sur la route entre la mer et le pied des montagnes attendaient en silence la fin de cette nuit que la pluie et la privation de nourriture rendirent bien longue. La plupart des soldats avaient marché toute la journée en pressant du poing leur estomac, afin d'en atténuer le malaise et en tenant la peau du ventre serrée dans la main. Ils étaient pâles, chancelants et près d'expirer de fatigue et de faim. Si l'ennemi avait connu notre situation, il en aurait sans doute tiré parti, mais il avait pris la route des montagnes et abandonné le bord de la mer.
Aux premiers rayons de l'aurore, je priai un sergent de réunir la compagnie et de me remplacer au besoin, et je me dirigeai vers le bourg. Deux factionnaires, placés à l'une des entrées, me refusèrent le passage. Persuadé qu'ils ne tireraient pas sur un sergent-major, je m'élançai et disparus par une ruelle. Arrivé sur la place, je me réunis à quelques sous-officiers et nous enfonçâmes la
Io6 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
porte d'un café où nous ne trouvâmes que quelques poignées de dragées. En sortant du café, nous vîmes une maison où l'on vendait du pain par une fenêtre grillée. Nous perçâmes la foule, et ayant obtenu un pain, qu'on voulut en vain nous enlever, nous le dévorâmes à l'instant. J'allai rôder dans le village; au détour d'une rue, je rencontrai des soldats qui, après avoir désarmé la garde d'un four, emportaient des pains en pâte. J'en pris trois, en me sauvant bien vite, de crainte d'être destitué si quelque officier était survenu. Un boulanger, dont le four brûlait encore, me fit cuire mes pains à moitié. J'en mangeai un et je donnai les deux autres à mes sergents. Avant de partir, chaque soldat reçut un quart de ration et, le soir, on acheva de la compléter.
Le lendemain, nous entrâmes dans Fiume , d'où les blessés furent dirigés sur Trieste, et, trois jours après, nous arrivâmes à Laybach. Les habitants de cette ville furent émerveillés de voir une armée sans bagages et dont les officiers avaient le sac au dos. J'avais les pieds couverts d'ampoules depuis le commencement de la campagne et un dépôt s'était formé sous la plante du pied droit. Forcé de suivre la compagnie pour ne pas tomber entre les mains des Croates, j'avais souffert cruellement.
Le corps de Giulay, réuni aux troupes battues à Gospitch, manœuvrait pour nous disputer les passages de la Save et de la Drave, dont les ponts étaient coupés. Après diverses marches et contremarches, nous passâmes ces deux rivières sur un pont volant. Nous étions à vingt lieues de Gratz, lorsque la division Broussier, qui en bloquait le fort, fut attaquée par Giulay. Nous marchâmes ou plutôt nous courûmes pendant dix-huit heures pour venir à son aide; et, au point du jour, nous nous trouvâmes au pont de Weinzelbruck, sur la Mur, à portée