CHAPITRE VI
Wagram. — Après la bataille. — Retraite des Autrichiens vers Znaïm. — Lutte héroïque. — Les ambulances. — La fête de l'Empereur. — Le grade d'officier. — Le camp de Crems. — Entrée dans l'artillerie régimentaire.
Dès que le jour parut, nous passâmes le pont, qui avait plus de six cents pas de long, nous traversâmes les redoutes autrichiennes et, après avoir franchi un second pont, nous nous trouvâmes dans la plaine de Wagram, couverte d'un blé superbe collé à terre partout où les troupes avaient marché. En ce moment, le feu de la droite, que commandait le maréchal Davoust, s'entendait comme un roulement, et déjà les blessés de ce corps traversaient nos rangs, s'acheminant vers l'île de Lobau. Nous dépassâmes la garde et la tente de l'Empereur, et nous allâmes nous ranger en bataille derrière l'armée d'Italie, qui formait le centre. N'étant qu'en seconde ligne, il nous fut permis d'ouvrir les rangs pour laisser passer les boulets, dont la plupart ne nous arrivaient que par ricochet ; nous perdîmes cependant quelques hommes par le feu d'une batterie plus rapprochée. Un soldat, placé au troisième rang, s'assit sur son sac et s'endormit ; je m'approchai de lui pour le faire lever, lorsqu'un boulet, frappant contre son fusil qu'il tenait entre ses bras, l'étendit raide mort sans qu'il eût la moindre blessure apparente. A neuf heures, l'Empereur passa devant nous ventre à terre, allant de la droite à la gauche; le major général l'accompagnait et
l'escorte galopait assez loin sur leurs traces. Une heure après, une division de cavalerie parut sur le même terrain, suivant la même direction, et, avant midi, d'autres divisions de la même arme et plusieurs batteries d'artillerie défilèrent derrière nous, allant du même côté.
Bientôt une canonnade des plus intenses s'entendit entre l'aile gauche, que commandait Masséna, et le centre. L'armée d'Italie se porta en avant et nos deux divisions dirigées sur Wagram s'arrêtèrent en un lieu battu par le canon ennemi, qui, à chaque instant, emportait des files entières. J'étais si accablé de sommeil que, malgré le terrible fracas de l'artillerie, je me couchai à terre et je m'endormis. On ne tarda pas à me réveiller, pour m'apprendre qu'on avait enfoncé le centre de l'armée ennemie et que la bataille était gagnée. En effet, j'aperçus les colonnes autrichiennes fuyant de toutes parts sur les hauteurs et vivement poursuivies par nos troupes. Dans cette journée où trois cent trente mille hommes, rangés sur une ligne de deux lieues, s'étaient battus pendant quatorze heures, plus de vingt villages avaient été brûlés par mille bouches à feu. Nous avions envoyé des hommes de corvée chercher de l'eau, ils revinrent effarés, criant que la cavalerie ennemie chargeait ; on forma de suite le carré. Ce n'était qu'une fausse alerte causée par un escadron autrichien qui avait sabré quelques pillards et par un régiment saxon qui, allant abreuver ses chevaux au trot, trompa nos gens par son costume allemand. On avait eu la veille une semblable alerte.
J'allai voir la tente de 1 Empereur. Elle était entourée de cordes tendues à un demi-mètre de terre au moyen de piquets, afin d'en défendre l'approche à la cavalerie. Au milieu de ces cordes, des généraux et des officiers d'étatmajor mangeaient du riz dans des gamelles de fer-blanc.