CHAPITRE VI. III
L'Empereur était absent '. Je rencontrai des soldats de la garde sortis de notre régiment ; ils m'apprirent que le prince Charles avait été blessé et qu'il avait perdu trente-six mille hommes, dontdix mille prisonniers. Le sang répandu dane la journée ne fit aucune impression sur moi; j'étais tout fier d'appartenir à cette grande armée dont la valeur renversait les empires, et la grandeur de la scène qui venait d'avoir lieu absorbait seule mon esprit.
De retour à la compagnie, je trouvai les soldats occupés à faire griller de belles tranches de cheval. La plaine étant dépourvue d'arbres, ils avaient fait du feu avec des débris de caissons et des bois de fusils brisés. J'appris
i. Ce soir-là, il soupa avec les soldats de notre armée de Dalmatie. Martel, caporal de voltigeurs au n* régiment de ligne, et quelques-uns de ses camarades, ayant accompagné des blessés à l'ambulance, eu avaient rapporté un pain blanc et des poules.
L'Empereur, qui rentrait fatigué, s'arrêta à ce bivouac, près d'un feu allumé, et se coucha sur la paille, la tête appuyée sur sa main droite. Martel se hâta de tremper la soupe, s'approcha de l'Empereur et lui dit : «Sire, Votre Majesté veut-elle goûter notre soupe? — Est-elle trempée? — Oui, sire. — Voyons. » Martel lui présenta la gamelle et un couvert d'argent. « Comment, du pain blanc et un couvert d'argent, où as-tu pris cela? — J'ai apporté le pain du village où est l'ambulance et j'ai trouvé le couvert sur un officier tué à Gospitch. » Tandis que l'Empereur mangeait la soupe, Martel découpa une volaille et la lui présenta: l'Empereur en prit une cuisse, se leva ensuite, tira sept napoléons de sa poche et les donna à Martel. Le caporal, montrant les napoléons à ses soldats, leur dit : « Voyez ce que Sa Majesté me donne, deux cents francs, nous les boirons à sa santé. Vive l'Empereur ! — Vive l'Empereur ! » crièrent tous les soldats. Il était déjà remonté à cheval et galopait loin d'eux.
Il avait fait, quatre ans auparavant, un repas plus frugal dans notre régiment. S'étant arrêté de nuit, deux jours avant la bataille d'Austeriitz, au bivouac de la ac compagnie de grenadiers du bataillon d'élite, il y vit des pommes de terre qui cuisaient sous la cendre; il prit un bâton, en retira deux ou trois et les mangea. Le grenadier Jason, qui faisait la soupe, feignant de ne pas reconnaître l'Empereur, lui dit : « Ah çà ! camarade, ne les mange pas toutes. — Tu en trouveras d'autres, lui répondit l'Empereur, et tu sais qu'en campagne tout doit être commun. » Il se chauffa et partit.
Le caporal Martel, qui fit une action d'éclat à la prise de Montserrat, en Espagne, et qui s'était distingué en Egypte, devenu infirme, n'a d'autre ressource aujourd'hui qu'une pension de 100 fr.
lia SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
dans la nuit que le général Marmont venait d'être nommé duc et maréchal, et que tous les colonels du corps d'armée étaient passés généraux, à l'exception de notre colonel, dont la conduite à Gospitch n'était pas sans reproche. Un pareil avancement prouvait que notre marche dans un pays difficile et sans ressources, et les combats que nous avions livrés à un ennemi triple en nombre, maître de choisir son terrain et bien pourvu d'artillerie, avaient été appréciés par l'Empereur, qui, nous voyant arriver de si loin à jour fixe, comme en temps de paix, en avait témoigné, dit-on, sa satisfaction. On me dit aussi que le général Montrichard, laissé dans l'île de Lobau en punition de son peu d'activité, avait dû céder la division au général Claparède.
Le lendemain nous traversâmes le champ de bataille jonché de cadavres. On en comptait plus de cinq cents dans les redoutes d'un village, dont un tiers était des Français. Un grand nombre d'Autrichiens, se traînant sur les genoux, avaient ramassé des baïonnettes, des morceaux de baguettes ou de bois de fusils, en avaient planté chacun trois ou quatre à terre, y avaient étendu leur mouchoir en forme de dais, et la tête passée sous cet abri, étaient morts le visage à l'ombre; les uns avaient le sac au dos, les autres s'en étaient servis en guise d'oreiller; plusieurs avaient une main placée sous la joue et tous paraissaient dormir paisiblement. Il était aisé de voir que le soleil les avait vivement incommodés. Je regardais avec indifférence les morts et les blessés qu'on achevait d'enlever, mais à l'aspect des chevaux mutilés, mes larmes coulèrent malgré moi ; ceux qui n'avaient qu'une jambe emportée nous suivaient en sautillant et nous demandaient de les secourir par des hennissements si expressifs, que je leur répondais en moi-même : «Pauvre cheval, je t'entends, mais je ne