‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 64 sur 121 · CHAPITRE VI. Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. Il

puis rien pour toi, ta dois mourir ici. » Un magnifique cheval dont la mâchoire était fracassée vint mettre sa tête sur l'épaule d'un officier et semblait lui dire : « Voilà mon mal, guéris moi. » Si je pris plus d'intérêt aux chevaux blessés qu'aux hommes, c'est que les uns recevaient des secours et que les autres n'en avaient pas.

Nous prîmes la route de Brùnn couverte de troupes qu'un long nuage de poussière laissait à peine distinguer. La chaleur, la soif et la poussière altérèrent nos traits de manière à nous rendre méconnaissables. Les yeux étaient enfoncés dans la tête, les joues, rentrant avec force dans la bouche, formaient un trou de chaque côté et la langue desséchée ne pouvait articuler aucun son. Après avoir traversé des villages pleins de blessés, notre corps d'armée, renforcé par la division bavaroise du général de Wrède, se dirigeaà droite par une autre route. La chaleur était étouffante; les Autrichiens habillés de gros drap, chaussés pesamment, et que nous suivions de près, tombaient morts de fatigue. Nous en trouvions parfois qui n'étaient qu'évanouis. Les soldats, faute d'eau, s'avisèrent de leur verser de l'urine sur la figure ; cet expédient sauva la vie à plusieurs d'entre eux. La première division battit l'arrière-garde ennemie sur un coteau planté en vignes, où étaient creusées des caves souterraines ; les soldats y coururent en foule, et la presse augmentant toujours, quelques-uns y périrent étouffés, ainsi que des Autrichiens qui s'y trouvaient encore.

Le 10 au matin, nous rencontrâmes l'ennemi posté sur des hauteurs à l'est de la ville de Znaïm. Nos sept régiments et les Bavarois le culbutèrent sur toute la ligne. Les Autrichiens, que notre régiment qui formait l'extrême droite poussait devant lui, se dirigèrent rapidement vers Znaïm, protégés par le feu de plusieurs batteries. Parve-

Il4 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

nus à un petit village x situé sur le penchant de la colline , ils essayèrent de tenir derrière les retranchements dont ce village était entouré; notre premier bataillon enleva le village, poursuivit les Autrichiens la baïonnette dans les reins et descendit avec eux dans la plaine, où les autres régiments commençaient à s'étendre. Le colonel, qui venait de recevoir l'ordre d'occuper fortement le village, rappela le premier bataillon près de lui et le fit remplacer parle deuxième, dont le commandant resta au village avec le drapeau et ma compagnie. Une rangée de peupliers nous cachait le lieu du combat. Plus loin nous découvrions Znaïm et les colonnes ennemies échelonnées entre la ville et nous. Les blessés revenaient par centaines et le capitaine de la 3e compagnie ayant demandé du renfort, nous lui envoyâmes vingt de nos soldats. Dans quelques minutes dix-huit rentrèrent blessés. Le commandant me fit alors partir avec cinquante hommes. Je courus le premier en avant sur la pente de la colline; je rencontrai un petit ravin, et à la sortie des arbres je me trouvai dans une vigne dont le terrain inclinait vers la plaine. Du premier coup d'œil, je vis devant moi et à hauteur de notre ligne une centaine d'Allemands qui ne tiraient pas, tandis qu'on se battait à droite et à gauche. Je crus que c'étaient des Bavarois 2 et qu'ils avaient repoussé des tirailleurs autrichiens qui s'éloignaient. Je continuai donc de courir vers eux en criant : « En avant ! En avant ! » et en faisant signe aux prétendus Bavarois de poursuivre ces tirailleurs. Ils n'avaient garde, car ils formaient un peloton qui venait

i. Tecwitz. Ce village avait été pris, occupé une demi-heure, et repris par les Autrichiens qui avaient repoussé la division bavaroise chargée de l'enlever de nouveau.

a. Il n'y avait de différent entre les soldats des deux nations que la couleur de la chenille qu'ils portaient sur le casque, et dans ce moment, les Bavarois étaient mêlés avec nos gens.

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