CHAPITRE VI. Il
de relever ceux qui se retiraient. Je n'étais qu'à cinq ou six pas de ce peloton, lorsque sept à huit soldats firent feu sur moi ; je m'étais baissé par un mouvement machinal et je rétrogradai bien lestement, courbé jusqu'à terre. Une seconde décharge siffla à mes oreilles. Au même instant ceux de mes soldats qui m'avaient suivi de plus près ayant été rejoints par les autres, nous nous précipitâmes sur le peloton qui, à l'approche des baïonnettes, s'éparpilla et prit la fuite. Ce succès fut de courte durée ; un demi-bataillon s'avança, son feu éteignit le nôtre, et tous mes soldats furent tués ou blessés. Les balles pleuvaient de telle sorte qu'elles paraissaient ne respecter que la place que j'occupais. Il me semblait être dans un cercle étroit dont je ne pouvais sortir sans être tué et dans lequel cependant je ne devais pas rester. J'appuyai donc un peu à droite, pour me rapprocher de quelques tirailleurs et je me plaçai derrière un cadavre. Là, un genouà terre, je tirai sur l'ennemi jusqu'à ce que mon fusil, qui me brûlait les mains, fût trop encrassé; j'en pris un autre. Celui à qui il avait appartenu était étendu à côté de son arme ; je traînai le cadavre par le pied et je le plaçai sur le premier. Embusqué derrière ce rempart humain, je continuai mon feu. Lorsque j'eus épuisé mes cartouches, je me servis de celles des deux morts et de plusieurs paquets que je ramassai à terre. Gomme les balles qui n'atteignaient pas les tirailleurs portaient dans les colonnes, je dus mettre un assez grand nombre d'hommes hors de combat. Tout à coup j'aperçus devant moi une ligne de douze à quinze cents Autrichiens qui s'avançaient en bataille. Je me redressai vivement. Les rares tirailleurs qui restaient avaient battu en retraite ; je déchargeai mon fusil sur l'ennemi, et j'imitai leur exemple. A la descente du ravin, je rencontrai l'adjudant Daval, envoyé par le colonel pour nous
Il6 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
ordonner de tenir ferme. « Vons aussi, Desbœufs, vous reculez? me dit-il. — Le dernier de tous, lui répondis-je, et devant deux mille hommes. » Je n'avais pas achevé ces mots que l'ennemi parut sur le bord du ravin; il fut accueilli par un feu si vif parti des retranchements du village dont l'entrée était barricadée que, désespérant de l'enlever d'assaut, il se retira avec une perte considérable. Pendant cette fusillade, les balles s'étaient croisées sur ma tête, et un Autrichien blessé roula au fond du ravin près de l'endroit où je m'étais blotti. Rentré au village, je trouvai le capitaine avec une trentaine d'hommes déjà endormis; personne n'avait pensé à faire la soupe. Je brisai une porte, j'allumai du feu et je remplis une marmite d'eau; je fouillai ensuite dans les sacs, j'en tirai la viande et je la lis écumer. Un soldat que je réveillai me remplaça dans le soin d'entretenir le feu et je dormis à mon tour.
Le corps que nous avions combattu, fort de vingt-quatre mille hommes et commandé par le général Bellegarde, avait été rejoint dans la soirée par d'autres troupes. Au point du jour, de nombreux tirailleurs autrichiens s'étant avancés, le colonel envoya contre eux un détachement dont quinze hommes de la compagnie faisaient partie ; ces quinze hommes furent tous mis hors de combat. On avait découvert dans le village, sous l'épaulementen terre dont il était entouré, des magasins renfermant plus de deux cent mille rations de pain et une grande quantité de farine. Il est probable que les efforts de l'ennemi pour conserver et reprendre ce poste avaient eu pour but de vider ses magasins. Le maréchal, dans son ordre du jour, déclara que le 81e avait défendu le village avec une ténacité rare. Vers dix heures, les batteries qui nous avaient canonné la veille, lorsque nous descendions la colline, se mirent à tirer dans une direction opposée. Le maréchal,