CHAPITRE VI
après avoir regardé avec sa lunette, nous dit que l'Empereur arrivait. En effet, nous vîmes bientôt les colonnes autrichiennes se replier devant l' avant-garde de Masséna. Un orage accompagné de violents coups de tonnerre éclata alors sur nous et la pluie tomba par torrents. Le régiment se porta sur la colline où nos troupes prenaient position. Le temps s'étant éclairci, nous aperçûmes distinctement les deux armées. Les Autrichiens occupaient la plaine au nord de Znaïm, formés en carrés de trois à quatre mille hommes ; les angles de ces carrés donnaient passage à des cavaliers qui portaient des ordres de l'un à l'autre. La cavalerie était en arrière, et en avant se déployaient deux ou trois lignes d'infanterie d'où s'étaient détachés plusieurs milliers de tirailleurs. L'Empereur ordonna au maréchal Marmont de commencer le combat. Aux premiers pas que je fis pour descendre la colline, mes deux sous-pieds cassèrent et mes souliers restèrent dans la boue. Je les pris à la main et je marchai pieds nus, enfonçant dans la terre grasse jusqu'à mi-jambe. Quatre pièces de canon qui battaient la descente, après avoir tiré sur le premier bataillon, dirigèrent leur feu sur nous. Un boulet écrasa le talon à BrifTon, le meilleur de mes amis après Vacherot. Ainsi je perdis dans la même campagne les deux hommes qui m'étaient les plus chers, et tous les deux de la même manière. Un second boulet enleva une file de la compagnie et la jeta si rudement sur moi que je tombai à la renverse, laissant échapper mon fusil et mes souliers. Je me relevai lestement et je repris mon rang. Un troisième boulet ayant emporté les deux bras d'un chasseur de l'escorte du maréchal , ce dernier dit en souriant: « Ce sont de vieilles connaissances, il faut leur passer quelque chose. » Un autre boulet décoiffa trois soldats sans les blesser. Nous perdîmes encore une
Il8 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
vingtaine d'hommes avant d'arriver au bas de la colline, où les projectiles ne nous atteignaient plus. Tandis que le bataillon s'éparpillait en tirailleurs, je me hâtai de remettre mes souliers, et aussitôt la compagnie, aidée de quelques voltigeurs, s'élança sur les quatre pièces et s'en empara. Elles étaient enfoncées dans la boue, et ne pouvant les amener faute de chevaux, nous cherchions à introduire des cailloux dans l'âme, quand le détachement préposé à leur défense accourut et nous força de rétrograder jusqu'à une rigole couverte de cadavres et rouge de sang. La mitraille et les boulets pleuvaient sur le talus de la rigole, et bientôt un peloton ennemi s'avançant sur notre gauche nous débusqua de notre abri, que je m'obstinai à n'abandonner que le dernier, en faisant feu sur le peloton autrichien. A peine étions-nous à découvert qu'une décharge à mitraille renversa le capitaine et tous les soldats qui étaient à quelques pas en avant de moi. Resté seul debout, je me joignis aux voltigeurs et je voulus tirailler ; mais le repoussement de mon fusil m'avait tellement meurtri l'épaule la veille que je dus cesser de tirer. Je fis alors plus d'attention aux balles, elles sifflaient si près de mes oreilles, que plusieurs fois je portais les mains à mes favoris, les croyant brûlés. Appuyé tranquillement sur mon arme et tournant mes regards vers la tente de l'Empereur, qu'on apercevait sur la colline, je disais en moi-même : « Il est là, il nous voit et il enverra du renfort quand il en sera temps. » Je n'éprouvai du reste aucun sentiment de crainte, m'étant adressé dès ma première campagne le raisonnement suivant : « Si tu es tué, tu n'auras plus à supporter ni fatigues ni privations; la mort, c'est le repos ; si tu perds quelque membre, une retraite honorable assurera tou existence; si tu n'es que blessé légèrement, c'est une bagatelle ; tu n'as donc