CHAPITRE VI
rien à redouter. D'un autre côté, en combattant avec courage, tu remplis ton devoir, tu sers dignement ta patrie et tu acquiers l'estime de tes camarades. »Ces idées une fois gravées dans mon esprit, je ne m'inquiétais plus de rien et je courais toujours en avant. Je n'ignorais pas cependant qu'il y a autant de mérite à rallier des fuyards ou à défendre une position qu'à enfoncer un peloton, mais je me laissais aller à l'impulsion de la vivacité française, que je sus modérer lorsque j'eus un commandement.
Vers cinq heures, le feu diminua par degrés, et des officiers qui parcouraient la ligne pour le faire cesser nous apprirent que le prince de Lichtenstein était dans la tente de l'Empereur, afin de traiter d'un armistice. Nous nous approchâmes des Autrichiens, nous leur serrâmes la main et nous causâmes amicalement avec eux à l'aide des Flamands, qui nous servaient d'interprètes. Peu d'instants auparavant, on avait poussé l'acharnement jusqu'à se battre à la baïonnette et à se prendre aux cheveux, tant les tirailleurs étaient rapprochés.
Le bataillon se réunit sous des cerisiers ; voici sa situation :
Grenadiers : 1 sergent, 1 caporal et 6 grenadiers.
ire compagnie : 1 sergent et i5 hommes (restés en arrière le 11 pour la garde du drapeau avec le capitaine).
2e compagnie : 1 sergent et 3 soldats.
3e compagnie : Le sergent-major, 1 caporal et 4 soldats.
4e compagnie : Le sergent-major et 1 soldat.
Voltigeurs : 12 soldats.
Total : 49 hommes.
Les échalas d'une vigne, arrachés et placés en travers sur des sillons pleins d'eau, nous formèrent des lits où nous dormîmes profondément à cinquante pas de l'en-
nemi. Au lever du soleil, ou retira les avant-postes, et il fut aisé de voir, à l'attitude des deux armées, que les hostilités ne recommenceraient pas. J'avais été rejoint dans la nuit par des soldats restés en arrière et par quelques autres, qui, malgré la défense, avaient été conduire des blessés à l'ambulance. Je réunis en tout quatorze hommes, restant des cent vingt-huit qui composaient l'effectif de la compagnie au début de la campagne, dont cent trois étaient encore présents l'avantveille. Lestralneurs avaient apporté deux bidons de vin. Je pris ces bidons et je me rendis à l'ambulance établie dans une ferme, au sommet de la colline, à une demi-lieue du champ de bataille. Cette ferme formait un grand bâtiment carré dont l'intérieur offrait une vaste cour. Les appartements, les hangars et les écuries étaient remplis de blessés. Les quatre sergents, le fourrier et plus de soixante soldats de la compagnie étaient couchés sur la paille dans la même chambre. Je leur distribuai mon vin, après en avoir réservé une gourde pour le capitaine, et une seconde gourde pour des officiers et sousofficiers de mes amis. L'un de ces derniers, qui était debout sur le seuil d'une porte, me fit apercevoir que j'avais quatre trous de balle aux basques de mon habit et me témoigna qu'il était bien aise que je n'eusse pas été blessé. « Il paraît que vous l'êtes légèrement, lui répondis-je. — Pardonnez-moi, » me dit-il, en me montrant son bras droit; il avait la main coupée. Avant de sortir de l'ambulance, je considérai un moment le spectacle que j'avais sous les yeux. Plusieurs centaines de blessés allaient et venaient sans avoir l'air de souffrir, quoique plusieurs d'entre eux dussent succomber par suite de leurs blessures. Une vingtaine de chirurgiens étaient occupés à panser des braves étendus à terre, dont quelques-uns, près