‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 68 sur 121 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

d'expirer, cherchaient en vain des yeux un ami qui s'intéressât à leur sort ; ils mouraient sans qu'une larme fût répandue sur leur tombe. Plus loin, des bras et des jambes amoncelés dans un coin avec les balayures de la maison semblaient y être déposés comme objets de la même nature.

De retour au bivouac, j'appris plusieurs incidents singuliers arrivés la veille et l' avant-veille, outre ceux dont j'avais été le témoin.

Une marmite de la compagnie avait été percée de cinq trous sur le dos du soldat qui la portait, sans qu'il fût blessé.

Goussine, chienne caniche du sergent-major de la 3e compagnie, blessée au dos et à l'une des pattes le io, avait été tuée d'une balle à la tête le n. Ce même sergent-major, buvant un coup d'eau-de-vie dans une gourde qu'un sergent portait en bandoulière, eut la gourde emportée des mains par une balle qui tua le sergent, beau jeune homme de vingt-deux ans.

Le capitaine de la 2e compagnie avait été atteint au ventre par une balle. Quand on voulut panser sa blessure, on s'aperçut qu'un napoléon de quarante francs, qui faisait partie d'une ceinture assez bien garnie, était contourné en calotte et que le capitaine n'avait qu'une meurtrissure.

Une décharge de mitraille avait percé le shako d'un voltigeur, enlevé l'argent de sa poche et cassé son fourreau de baïonnette sans qu'il eût reçu la moindre blessure.

Un soldat mangeait les cerises d'une branche que le canon avait abattue, un boulet la lui fit tomber des mains, il la ramassa froidement ; un second boulet la lui enlevant de nouveau, il se retira épouvanté.

Je me promenai quelque temps sur le champ de bataille, couvert d'hommes de ma connaissance. Je regrettai particulièrement trois superbes caporaux de grenadiers dont j'avais été le fourrier et qui étaient étendus à deux pas les uns des autres.

Vers midi, le régiment se mit en marche et traversa le pont de Znaïm, encombré de cadavres autrichiens qu'on avait rangés des deux côtés pour laisser le passage libre. Nous étions sur la route de Vienne que l'Empereur avait suivie. Cette route est aussi celle qu'il parcourut en allant à Austerlitz. A cette époque toutes les villes et villages situés sur ce chemin avaient été en partie incendiés ; rebâtis à neuf depuis i8o5, les Autrichiens y avaient mis de nouveau le feu pour retarder la marche de nos troupes. Je remarquai une ville dont les rues tirées au cordeau avaient près d'un quart de lieue de long; il n'y restait que des pans de mur. Les cadavres brûlés et épars dans toutes ces ruines étaient noirs, extrêmement rapetisses et si légers que d'un coup de pied on les faisait changer de place. Les sept régiments venus de Dalmatie s'établirent dans un camp formé de belles baraques de paille. Ce camp était situé à un quart de lieue de Krems, faisant face du côté de Vienne et appuyant sa droite au Danube. Le colonel, m'ayant appelé auprès de lui comme secrétaire provisoire, me nomma adjudant sous-officier (21 juillet), et me dit que pour me récompenser de ma belle conduite à Znaïm, il me proposait pour officier.

Le 14 août, le corps d'armée se prépara à célébrer la fête de l'Empereur, et le i5 au matin, on vit un superbe arc de triomphe élevé au milieu du camp et toutes les baraques enjolivées et surmontées de drapeaux placés au sommet et aux angles. Des planches clouées sur des piquets plantés à terre, entre les baraques des officiers et celles des sol-

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