CHAPITRE VI
dats, formaient une table continue, et deux rangs de bancs de plus d'une demi-lieue de long étaient ombragés par une allée déjeunes arbres coupés sur lesbords du Danube et ployés en berceau. Les tables des officiers et des généraux étaient dressées dans l'enceinte d'une immense baraque. Vers dix heures, la table des soldats se couvrit de mets encadrés dans deux lignes de bouteilles de vin ; à un premier coup de canon, neuf à dix mille hommes se mirent à table *. A un second coup, on but à la santé de l'Empereur, et le vin rendant les soldats plus liants, on convia au festin dix à douze mille paysans et paysannes accourus des villages voisins ; à un troisième coup qui donnait le signal des jeux, les tables furent désertées.
Vingt soldats rangés sur une seule ligne, le sabre nu à la main et les yeux bandés, tournaient le dos à un dindon enterré à trente pas de distance et dont on ne voyait que la tête; chaque soldat, après avoir fait demi-tour, marcha seul et successivement vers le dindon pour lui couper le cou. Les uns frappaient en deçà ou au delà du but, les autres à droite ou à gauche, et comme tous prenaient des précautions minutieuses afin d'enlever la tête d'un seul coup, condition exigée pour obtenir le prix, le spectacle était assez comique.
Plus loin, une trentaine d'hommes exécutaient la course des sacs ; ici une corde tendue en haut de deux piquets supportait un baquet plein d'eau, sous lequel était fixée une planchette percée d'un petit trou. Les soldats qui disputaient ce prix, montés chacun sur un char, les rênes d'une main, un bâton de l'autre, devaient enfiler le trou à la course. Le premier qui entra en lice toucha la planchette
i. Nous avions été rejoints par les bataillons de dépôt, et la plupart des blessés étaient rentrés.
à côté du trou ; le coup fit tourner le baquet et il reçut l'eau sur la tête. Il en fut de même de la plupart de ceux qui suivirent. Des courses, des luttes, des mâts de cocagne et autres divertissements terminèrent la journée. Les honneurs qu'on rendit le lendemain aux vainqueurs des jeux, déjà récompensés par des montres et des couverts d'argent, furent encore le sujet de quelques fêtes particulières.
Ce jour fut le plus beau de ma vie : je reçus ma nomination d'officier datée du 14 et envoyée de Schœnbrunn le i5. J'étais débarrassé pour toujours du sac et du fusil que j'avais portés pendant neuf ans; je n'avais plus à craindre d'être destitué pour la moindre faute; j'allais jouir de la considération que donne l'épaulette et je voyais devant moi la perspective d'un avancement certain, ne fût-ce qu'à l'ancienneté. D'un autre côté, j'allais recevoir 85o fr. de première mise et de gratification d'entrée en campagne; j'allais avoir 1,000 fr. d'appointements et je pouvais assurer désormais l'existence de ma mère. Je repassai quelque temps ces agréables idées dans mon esprit et j'écrivis ensuite à ma mère pour lui faire part de cette heureuse nouvelle l.
Le colonel me donna le commandement de la 3e compagnie du 2e bataillon. Unmatin, deux heures avant le jour, le plus furieux des orages éclata sur le camp ; les coups de tonnerre, tels que jen'en ai jamais entendu de pareils, semblaient partir de dessus ma baraque ; bientôt des cris bruyants et prolongés m'obligèrent de sortir; le feu était au camp, et à la lueur de la flamme et des éclairs, je vis
i. Les officiers nouvellement promus ayant donné un repas à Stein, je profitai de cette occasion pour visiter les lieux où le ioo* régiment s'était immortalisé dans la campagne de i8o5. (Voir les Victoires et conquêtes, vol. XV, p. ig5.)