CHAPITRE VI
des soldats en chemise courant çà et là pour sauver leurs effets. La foudre frappa un soldat sous mes yeux et enleva un baquet plein de harieots de dessus la tête d'un autre sans lui causer le moindre mal. La pluie qui tombait à flots, loin d'éteindre l'incendie, en augmentait la violence, car la paille mouillée brûlait d'un feu plus vif que celle qui ne l'était pas. On fut contraint de faire la part du feu en abattant une partie du camp. Je sus que le feu avait commencé à la baraque d'un capitaine de grenadiers du 5e régiment qui avait été tué par la foudre avec son domestique. Ce grand tableau de la colère de la nature, qui fit frémir les habitants de Krems et des villages voisins, ne fut qu'un amusement pour les soldats de Napoléon. Les foudres de l'artillerie qu'ils avaient bravées tant de fois étaient bien plus redoutables que celles du ciel.
L'Empereur vint nous passer en revue dans les premiers jours de septembre. 11 avait beaucoup grossi depuis que je l'avais vu à Paris. Il portait ce jour-là, selon son habitude, le chapeau si connu, de vieilles épaulettes de colonel, un habit de drap bleu à collet et parements rouges >>, semblable à ceux des invalides, une veste et un pantalon de casimir blanc et des bottes à l'écuyère. Après quelques manoeuvres, le corps d'armée défila devant lui ; il était à
i. En route, il se couvrait d'une redingote grise qu'il ne quittait guère. Celle qu'il portait en i8o5 était si usée que les soldats disaient plaisamment que le major général lui retenait son prêt pour lui en acheter une neuve à Vienne, ce qui n'eut lieu cependant que deux ans après, en Prusse. La première fois qu'il la mit, il faisait un temps affreux; un grenadier, le voyant passer, dit tout haut : « Tiens, le camarade s'est f.... une bonne capote sur le dos. » L'Empereur, qui l'entendit, se retourna et répondit froidement : « C'est que le camarade en avait grand besoin. » Dans la même campagne, des soldats affamés lui ayant crié : « Crona! crona! » (pain en esclavon), il leur répondit : « Nema » (il n'y en a point), ce qui les fit bien rire.
pied, les mains derrière le dos, le haut du corps un peu courbé, prenant de temps en temps des prises de tabac, et indiquant du doigt la place de bataille des régiments. A mesure que les soldats arrivaient sous ses yeux, ils criaient : « Vive l'Empereur ! » Ces cris partaient du cœur et étaient poussés avec un enthousiasme qui tenait presque du délire. Tandis que je criais comme les autres, je regardais ce grand homme avec admiration, et je me disais : « La voilà, cette tête puissante, la première du monde, d'où sont sortis tant de prodiges. » Alors, redoublant de force, je m'écriais de nouveau : « Vive l'Empereur ! » Quel guerrier n'eût pas été ému? Nous avions devant nous le plus grand capitaine qui ait encore paru sur la terre, l'homme le plus extraordinaire que présentent les siècles (Jouy, Las Cases).
L'Empereur accorda vingt croix au régiment : dix pour les officiers et dix pour les sous-officiers et soldats ; elles furent données par le colonel aux hommes qui lui avaient rendu quelque service ou qui s'étaientabaissésà le flatter; son domestique, son perruquier, son sapeurd'ordonnance, le sergent qui avait escorté les équipages et plusieurs officiers et sous-officiers de son pays ne furent pas oubliés, ainsi que le commandant de notre bataillon, qui s'était tenu à l'écart à Znaïm. Dix décorations, données en i8o5, avaient été distribuées de la même manière.
La solde fut mise au courant, moitié en traites sur le trésor français, moitié en papier-monnaie autrichien ; je réalisai ainsi deux mille francs que j'envoyai à ma mère.
Le colonel ayant reçu l'ordre de former une compagnie d'artillerie régimentaire, composée de soixante-quatre canonniers et soldats du train, commandée par un lieutenant et par un sous-lieutenant, me désigna pour remplir cette dernière place et me chargea de concourir avec le