‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 7 sur 121 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le soldat. — Son enfance. — Départ pour l'armée. — Séjour à Paria et à Versailles. — En route pour l'Italie. — Arrivée à Turin : premières mésaventures. — L'hôpital de Plaisance.

Je suis né le 25 avril 1782, à Elne 1, ancienne capitale du Roussillon, où habitait mon père Jean Desbœufs 2, docteur en médecine. Au mois de décembre 1792, les habitants d'un village voisin d'Elne furent décimés par une épidémie; mon père, en leur prodiguant ses soins,

1. Elne, sous les murs de laquelle campa Annibal, porta le nom d'Illibéris jusqu'à Constantin, qui lui donna celui de sa mère Hélène. On y voit encore aujourd'hui, dans un cloître d'une architecture gothique qu'on croit du xi* siècle, le tombeau de Constance, fils de Constantin, assassiné par les ordres de Maxence.

2. Mon grand-père Gabriel Desbœufs, officier d'artillerie, mourut gardemagasin de la citadelle de Perpignan. Il était né à Amiens et il avait épousé en i;ao, à Villefranche-du-Conflans, la fille de M. de Causan, chirurgien-major, dont le fils, ordonnateur en chef de l'armée de Richelieu à Manon et de celle de M. de Narbonne en Corse et, plus tard, ordonnateur en chef du Languedoc, obtint plusieurs titres nobiliaires et fut décoré de l'ordre de Saint-Louis. Les aïeux de M. de Causan avaient dû céder leurs anciens titres, par suite de revers de fortune, à une autre branche de leur famille.

A l'époque du mariage démon grand-père, mon bisaïeulJean Desbœufs,

reconnut que l'épidémie était produite par les exhalaisons d'une mare d'eaux croupissantes placée à l'entrée du village; il fit assainir ce foyer d'infection, mais, victime luimême du fléau, il revint malade à Elne, et y mourut en peu de jours, le 26 décembre 1792. Ma mère vint alors s'établir à Perpignan, lieu de sa naissance. De plusieurs enfants qu'elle avait eus dans les premières années de son mariage, il ne lui restait que moi et une fille âgée de huit ans. Nous possédions quelques rentes, des remboursements en assignats nous ruinèrent. Afin d'aider ma mère, je travaillai à confectionner des cartouches tant que dura la guerre d'Espagne ; je gagnai aussi quelque argent au jeu de la balle, qui était en honneur dans le Roussillon et qui exige à la fois de l'agilité, de l'adresse et de l'intelligence. On me citait, quoique bien jeune encore, comme l'un des plus habiles joueurs du département. L'âge et les infirmités de ma mère ne lui permettant pas de s'acquitter des achats du ménage pendant le maximum l, je fus chargé de ce soin. Pour se procurer du pain, il fallait se munir d'un bon délivré à la mairie et pénétrer de bonne heure chez le boulanger, à la porte duquel beaucoup de gens avaient souvent passé une partie de la nuit, afin d'obtenir une modique ration dont étaient privés les derniers venus. Une pareille foule assiégeait les étalages des bouchers et des

officier d'artillerie aux Invalides à Paris, vivait encore, âgé de près de quatre-vingts ans. Il était né à Besançon. Je sais que son père était aussi officier d'artillerie ; il dut naître sous Henri IV et servit sous Louis XIII. Jean servit sous Louis XIV et Gabriel sous Louis XV. J'ai été moi-même officier d'artillerie, de sorte que le temps de service de notre famille dans cette arme a duré plus de deux cents ans, n'ayant été interrompu que sous Louis XVI, attendu que Jean, mon père, qui se destinait à cette carrière, en fut empêché par un rhumatisme au bras. Le chanoine Vialar, dont il sera parlé dans ce journal, grand vicaire à Perpignan et cousin germain de ma mère Thérèse Vaissière, était proche parent du peintre Rigaud. 1. Taxe des denrées en assignats.

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