CHAPITRE PREMIER
marchandes de poisson; néanmoins je revenais rarement à la maison sans être suffisamment pourvu. Lorsque je ne parvenais pas à me glisser jusqu'aux premiers rangs, je sautais lestement sur les épaules de quelque femme de petite taille, et m'allongeant sur les flots pressés d'acheteurs, je forçais, par mes cris, les personnes chargées des distributions à me servir promptement. Il était surtout difficile de s'approvisionner de certaines denrées qu'on tenait cachées et qu'on ne vendait que moyennant de l'argent, quoique la loi punît des fers quiconque refusait les assignats.
Les scènes tumultueuses de la Révolution avaient en moi un spectateur assidu. Je vis les images des saints arrachées des autels et traînées sur les places publiques ; je vis les citoyens assis à table dans les rues et réunis ainsi en banquets fraternels. J'allais parfois à la société populaire. Dans l'une des séances, un jeune soldat, dune physionomie très douce, couvert d'un sale sarrau de toile, parla avec tant d'éloquence qu'il fut nommé président de la société et, peu de jours après, président du tribunal révolutionnaire. Ricord, accusateur public près de ce tribunal, avait pris le surnom de Pavot, parce qu'il faisait dormir, disait-il, les ennemis de la république. Ce Ricord fit condamner à mort vingt-deux grenadiers pour avoir pris la cocarde blanche à Toulon pendant que les Anglais occupaient cette place. Les grenadiers repoussèrent les exécuteurs et se guillotinèrent entre eux. Les uns fumaient tranquillement leur cigare que la mort ne leur permettait pas d'achever ; d'autres se faisaient des niches ou plaisantaient avec les spectateurs. « Citoyens, s'écria un beau jeune homme, si quelqu'un de vous désire voyager dans des pays inconnus, voici une bonne occasion, je lui offre gratis une place dans ma voiture. »
Les opinions royalistes de ma mère l'empêchèrent de m'envoyer à l'école parce qu'on y enseignait les Droits de l'homme, de sorte qu'à l'âge de dix-sept ans j'écrivais fort mal et je n'avais aucune notion de grammaire. La vie active et sans contrôle que je menais me rendit robuste, mais elle m'exposa aussi à des dangers. Un jour je grimpai sur uu arbre à la cime duquel se voyait un nid. Au moment où j'avançais la main vers ce nid, une couleuvre, qui avait dévoré la nichée, se dressa devant moi. Je fis un brusque mouvement en arrière et je tombai au pied de l'arbre, on me releva évanoui. Une autre fois j'étais monté sur le cordon d'un bastion de la citadelle ; lorsque je voulus descendre, je ne trouvai plus où poser le pied; impossible d'escalader le haut du rempart qui avait été réparé à neuf. Saisi de frayeur, tremblant de tous mes membres, j'avais peine à me tenir; un de mes camarades s'étant aperçu de la position dangereuse dans laquelle j'étais placé, monta près du cordon, je mis un pied sur son épaule et je descendis sans accident.
J'allais atteindre ma dix-huitième année, lorsque les Autrichiens, qui assiégeaient Gênes, menacèrent de pénétrer en France. Au cri de la patrie en danger, plusieurs de nies camarades se rendirent comme volontaires à l'armée. Je déclarai à ma mère que je voulais suivre leur exemple. Deux de ses amies, s'apercevant qu'elle combattait en vain ma résolution, m'engagèrent à partir à la place d'un jeune homme de Mont-Louis, qui s'obligerait à lui servir une pension pendant mon absence. Je rejetai d'abord leur proposition, mais elles me représentèrent que ma sœur paraissait atteinte d'une maladie grave, que ma mère était sans ressources et que les laisser toutes deux dans le besoin, pour satisfaire un amour-propre déplacé, était une action indigne d'un bon fils. Elles ajou-