‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 71 sur 121 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Entrée à Vienne. — Expédition en Bosnie contre les Turcs. — Nouveau séjour en Italie. — Une querelle de garnison. — Retour en France. — Départ pour l'Espagne.

Au commencement d'octobre, le corps d'armée partit pour Vienne. Il pleuvait ; la route était couverte de boue et encombrée de troupes et d'équipages ; la nuit vint, l'artillerie resta en arrière, et le chemin s'étant rétréci dans un endroit où il était très encaissé, le large fourgon d'ambulance se trouva pris sans pouvoir avancer, il fallut dételer, attacher des chevaux derrière le fourgon, le faire reculer et le conduire à travers champs. Un ravin nous barra le passage et le fourgon, les hommes et les chevaux, entraînés sur la pente, roulèrent pêle-mêle jusqu'au fond. On eut bien de la peine à retirer de là le fourgon. Le lendemain je traversai le Danube à Stockerau, et j'arrivai à Vienne à onze heures du soir. Le matin je visitai la ville : elle est plus petite que le faubourg Leopoldstadt, où nous étions logés avec la plus grande partie de l'armée. Je remarquai une jolie aiguille devant la cathédrale, mais le palais impérial me parut assez mesquin.

Le prince Eugène passa le corps d'armée en revue le jour où l'empereur faillit être assassiné à Schœnbrunn. La semaine suivante, nous reçûmes l'ordre de nous rendre dans les provinces illyriennes, qui venaient d'être cédées à la France par le traité de paix. Le soin de prendre des vivres dans les fourgons fut cause que je ne partis de

l3o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

Vienne qu'une heure après le régiment. Nos troupes rasaient les remparts, et le peuple, irrité de cet affront, cherchait à se venger sur les soldats qu'il rencontrait dans les rues. Mon maréchal ferrant, ayant reçu quelques coups, dégaina et blessa un portefaix à la tête. On l'aurait mis en pièces si je ne l'eusse défendu en faisant le moulinet avec mon sabre. Je tenais la populace en respect lorsqu'une garde bourgeoise accourut et le conduisit chez le général Andréossy, gouverneur de la ville. Ne voulant pas l'abandonner, je marchais en tête de la garde, à côté du portefaix couvert de sang, qui ameutait le peuple par ses cris. J'étais fort mécontent de voir tous les yeux fixés sur moi. Arrivé en présence du général, je lui rapportai en peu de mots ce qui s'était passé et je le priai de retenir la garde et le portefaix au palais, afin de me donner le temps de m'éloigner avec mon soldat. Gomme j'avais choisi mesexpressions et que j'avais parlé avec chaleur, le général me répondit en souriant qu'on ne pouvait rien refuser à un si bon avocat, et il donna des ordres en conséquence.

Nous marchâmes plusieurs jours, accompagnés par des nuées de corbeaux qui croyaient sans doute que nous allions livrer quelque nouvelle bataille et qui nous regardaient comme une proie assurée : Essling et Wagram ne les avaient pas satisfaits. Sur cette route, j'échappai à un grave danger ; nous venions de traverser une petite ville, et voulant passer du centre à la tête de la compagnie, je poussai mon cheval entre la roue d'un fourgon et l'un des côtés de la porte de cette ville ; j'ignorais qu'à la sortie de cette porte un ruisseau profond, sans garde-fou, et resserré dans un canal de pierres de taille, longeait le chemin, qui était très étroit. Pendant quelques secondes, le cheval, pressé par le moyeu, dut tellement creuser le flanc que l'aplomb de mon corps portait sur l'eau. Le che-

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