CHAPITRE VII. l3l
val gagna enfin le devant de la voiture, à ma grande satisfaction.
De Laybach, où nous restâmes quelques jours, le régiment se rendit à Neustadt, et, après un mois de garnison, il partit pour Garlstadt. Laroute, qui passe sur des collines, était couverte de glace. Les chevaux tombaient à chaque instant et se laissaient assommer sans vouloir tirer, ou reculaient au lieu d'avancer : il fallait dix à douze chevaux pour hisser un fourgon ; les traits cassaient, des limons se rompirent et plusieurs soldats risquèrent de tomber dans des précipices avec leurs chevaux. On n'entendait que des cris et des jurements, lorsque, vers dix heures du soir, nous fûmes assaillis par un orage. Les éclairs laissant voir la route, nous profitâmes de leurs clartés fugitives pour en surmonter les obstacles. Le lendemain nous passâmes par des chemins si couverts de boue que les chevaux s'enfonçaient jusqu'au ventre ; et à Garlstadt, où nous n'arrivâmes qu'à minuit, il n'y en avait pas moins de trente centimètres dans toutes les rues.
De Garlstadt nous nous rendîmes à Sluin, chef-lieu d'un canton inculte, habité par des Croates pareils à ceux des environs de la Dalmatie. J'appris des aides de camp du maréchal, Fabvier et Damrémont, avec lesquels j'avais fait connaissance, que nous allions nous battre contre les Bosniens qui, pendant notre campagne en Autriche, s'étaient emparés de quelques territoires sur la frontière. Peu de jours après, le régiment s'avança dans un pays désert et se mit en ligne avec le 79e et le 88 léger, en face d'une petite armée turque, composée en grande partie de troupes irrégulières, sous les ordres de l'aga de Vihacs, usurpateur des terrains contestés. A peine le premier poste fut-il établi que des cavaliers ennemis fondirent sur la sentinelle, qui tua le plus avancé et fut sabrée par les
l3a SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBCEUFS.
autres. Les soldats du poste se serrèrent dos à dos, firent feu et croisèrent la baïonnette. On courut à leur secours, et tandis que les Turcs se retiraient, le cheval de l'homme tué vint droit à nous, sauta par-dessus nos têtes et disparut.
Les Turcs chantèrent des prières pendant la nuit, et de bon matin, ils vinrent en grand nombre puiser de l'eau à une source située en avant de leur camp ; on pointa sur eux une pièce, le boulet tua deux, hommes et fit jaillir l'eau à la figure des autres qui, épouvantés, prirent la fuite, aux grands éclats de rire de nos soldats. Le lendemain, au lever du soleil, trois régiments d'infanterie arrivés la veille se montrèrent sur la gauche de l'ennemi, et deux régiments de chasseurs à cheval parurent sur leur droite; en même temps nous reçûmes l'ordre de nous porter en avant. La cavalerie turque, au lieu de rétrograder, pour ne pas être prise entre trois feux, fondit au contraire sur nous; c'était une nuée d'hommes sans uniforme, montés sur de petits chevaux maigres, d'une légèreté sans égale, obéissant à la voix et à la pression des genoux du cavalier, qui ne se sert ni de bride ni d'étriers. Ils furent reçus par un feu roulant qui ralentit leur ardeur ; quelques coups de canon à mitraille achevèrent de les mettre en désordre ; ils se replièrent. La plupart des chevaux dont les cavaliers étaient tombés s'arrêtèrent d'eux-mêmes. D'autres cavaliers, mettant pied à terre sous une grêle de balles, attachèrent les blessés et les morts sur leurs chevaux, les bras pendants d'un côté et les jambes de l'autre, et seremettant de nouveau en selle, disparurent tous à la fois. Un cavalier blessé, qui ne pouvait se relever, s'entortilla une main avec la queue de son cheval, et le piquant de l'autre avec son sabre, se laissa rapidement traîner et nous échappa. Quelques Turcs cependant restèrent sur place, etplusieurs