‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 73 sur 121 · CHAPITRE VII. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. l

autres que leurs chevaux avaient emportés furent tués sur les derrières de l'armée, après avoir donné une alerte aux équipages- Nous avançâmes au pas de charge, faisant feu de nos pièces sur l'infanterie postée plus loin. A notre approche, cette infanterie recula à son tour et se plaça sous la protection d'une redoute armée de canons ; la cavalerie se reforma et les boulets et les balles furent dirigés sur notre colonne, qui continua sa marche avec autant de calme que si elle avait été à la manœuvre. Nos pièces et celles du 8eléger, s'étant avancées à la prolonge, portèrent le désordre dans les bataillons turcs ; les chasseurs à cheval les serrant de près d'un côté, et les régiments arrivés la veille approchant de l'autre, ils rétrogradèrent de nouveau. En passant dans la redoute, je la vis couverte de morts; un de nos boulets, entré par une embrasure, avait enlevé le crâne à un géant d'environ imc)0 et gros en proportion de sa taille. Nous continuâmes notre poursuite jusqu'à un joli village où les Turcs voulurent tenir; mais les pièces, les voltigeurs et la cavalerie les débusquèrent prompte ment et ils s'enfuirent à travers un bois '.

Les habitants du village n'ayant pas prévu que nous ferions six lieues en combattant, n'avaient eu à notre approche que le temps de se sauver; le maréchal donna l'ordre de brûler le village. Je courus avec quelques officiers à la maison la plus apparente ; des appartements grillés donnant sur une cour nous ayant paru être le sérail, nous l'incendiâmes en l'honneur du beau sexe. Jamais je n'ai assisté à un aussi grand feu; plus de cent maisons, la plupart construites en planches, flambaient à la fois. De retour à la compagnie, je trouvai une dizaine de canon-

i. Je remarquai que la plupart des trompettes des chasseurs à cheval, qui étaient habillés de rouge et qu'on avait sans doute pris pour des officiers, étaient blessés.

l34 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

niers dansant grotesquement habillés en Turcs, d'autres plumaient des volailles, dépeçaient des agneaux et des cochons de lait et préparaient le repas. Un tronc d'arbre de trois à quatre mètres de hauteur sur un mètre de diamètre, creux d'un bout à l'autre, qui était à terre près du campement de la compagnie, fut placé sur un tas de planches embrasées ; la flamme, sortant par le haut du tronc avec impétuosité, forma une gerbe de feu. Les canonniers, charmés du bel effet que cet arbre produisait, se prirent par la main et dansèrent une ronde autour en imitant le chant des Turcs. La compagnie étant campée en avant du front, il vint des soldats de tous les régiments pour jouir de ce spectacle.

Le lendemain nous marchâmes sur Vihacs, dont nous apercevions déjà les jolies maisons blanches, lorsqu'à notre grand regret l'aga, désireux de s'épargner notre visite, rendit les terrains usurpés et paya les frais de l'expédition. J'appris que la Porte, à qui l'aga n'avait pas voulu obéir, avait permis au maréchal de se faire justice luimême. Le même jour nous revînmes sur nos pas et nous rencontrâmes un régiment croate en marche pour nous rejoindre; chaque soldat de ce régiment portait trois bâtons pointus d'un bois dur ; l'un de ces bâtons se plantait à terre et était surmonté des deux autres placés en X, de sorte qu'en im instant, les Croates étaient abrités derrière des lignes de chevaux de frise, précaution utile contre la cavalerie turque.

La roue d'un fourgon se brisa à trois lieues de Sluin ; il était rempli d'avoine pour les chevaux du colonel, qui me prescrivit de rester à la garde du fourgon avec dix hommes, ajoutant que le lendemain il m'enverrait une autre roue. Il était à craindre que des maraudeurs turcs n'eussent suivi notre mouvement; aussi, quoique la nuit fût très

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