‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 74 sur 121 · CHAPITRE VII. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. l

froide, je la passai sans feu et dans le plus grand silence. Le matin la roue arriva, mais elle était trop petite; nous nous en servîmes cependant à l'aide de cordages et nous atteignîmes Sluin, où je me procurai une autre roue. Je rejoignis le régiment à Garlstadt, d'où il partit pour Mœttling. Il pleuvait le jour du départ et il faisait très froid. Je voulus marcher pour me réchauffer les pieds; mon cheval, jeune et vif, donna un coup de tête qui m'enleva la bride des mains, et s'élança dans la campagne couverte d'eau. Toutes les fois que j'étais sur le point de le saisir, il faisait un bond et s'éloignait de nouveau ; il me conduisit ainsi près d'une lieue dans les terres; j'allais l'abandonner, car je m'exposais, en continuant ma poursuite, à rencontrer des Croates qui m'auraient sans doute assassiné, mais le regret de perdre mon portemanteau, contenant mon argent et mes meilleurs effets, me fit tenter un dernier effort qui me réussit.

La compagnie fut détachée au château de Guirovo. La dame du logis et une de ses parentes, toutes les deux fort jolies, proposèrent au lieutenant, à l'intendant de la maison et à moi, de les accompagner à un bal de Mœttling. Elles montèrent dans leur char à coquille et nous les escortâmes à cheval. Le lieutenant, qui se croyait un excellent cavalier, espérant briller aux yeux de ces dames, défia l'intendant à la course. Ils partirent, je les suivis; les trois chevaux se touchaient, le char volait sur nos traces. Le lieutenant, afin d'être plus libre de ses mouvements, s'approcha trop du bord du chemin; le sol manqua sous les pieds de son cheval et il roula avec son maître dans le champ voisin. Mon cheval, épouvanté de cette chute, fit un bond et me lança de l'autre côté de la route. Ces dames arrivèrent, et nous voyant couverts de boue mais sans blessures, elles ne purent s'empêcher de rire. Pour comble de désagré-

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ment, nous fûmes obligés de rentrer au château à pied, attendu que les deux chevaux, libres du frein, avaient regagné l'écurie au galop.

Revenus à Neustadt, les officiers du régiment donnèrent un bal. Plusieurs demoiselles refusant d'y assister sous divers prétextes, l'officier chargé avec moi des invitations, fatigué de leurs défaites, leur disait en français de l'air le plus gracieux : « Tas de bégueules, allez au diable, » à quoi elles répondaient que nous étions trop honnêtes et nous reconduisaient poliment. Instruites plus tard du sens de nos paroles, elles nous en témoignèrent leur ressentiment par des regards foudroyants, des airs de mépris ou de petites mines boudeuses très divertissantes. Voulant encore nous amuser à leurs dépens, nous choisîmes un soir où il faisait un froid de sept à huit degrés ; coiffés d'un mouchoir blanc, une chemise passée sur nos vêtements, nous allâmes danser, vers minuit, sous leurs croisées, au son de plusieurs instruments. Etonnées d'entendre de la musique à pareille heure, elles se levèrent, ouvrirent doucement leur fenêtre, et nous voyant sauter sur la neige en chemise, elles bravèrent la rigueur du froid à demi habillées, afin de jouir d'un spectacle où, à leur insu, elles jouaient le premier rôle J.

i. Un soir, à l'entrée de la nuit, nous étions sur la grande place de la ville, lorsque Julien, un de mes amis, voyant arriver la voiture du général Bertrand qui commandait la brigade, s'élance tout à coup à la tête des chevaux en criant au cocher d'un ton effrayé : « Arrêtez, arrêtez, où allezvous, malheureux ! Est-ce que vous ne savez pas que le pont vient de s'écrouler? — Le pont vient de s'écrouler? dit le général, qui mit la tête à la portière. — Ah! c'est vous, mon général, pardon; oui, le pont vient de s'écrouler, et comme il fait très obscur, il est heureux que nous nous soyons trouvés là pour vous avertir. — Je vous remercie infiniment, Monsieur, et vous m'obligeriez beaucoup si vous vouliez bien m'indiquer le logement de votre colonel. — Avec plaisir, mon général, venez. » — « Colonel, dit le général, je viens vous demander l'hospitalité pour cette nuit; je comptais me rendre à Mœttling, mais la chute de votre pont me retient

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