CHAPITRE VII. l3g
donc, vite, dehors. » Je lui répliquai froidement : « Je m'étais bien douté qu'un homme qui se conduisait comme vous ne pouvait être qu'un lâche. » En même temps, je lui appliquai une chiquenaude sur le nez ; il poussa de hauts cris et nous sortîmes aussitôt de chez lui. Une heure après, l'adjudant-major vint prendre mon sabre et me conduisit à la citadelle, où je fus enfermé dans une chambre voûtée, d'où Attila regarda jadis brûler Aquilée. Je sus que Barbereau s'était plaint que je lui avais donné un coup de poing sur la figure et qu'il exigeait qu'on me traduisît devant un conseil de guerre. Je ne craignais pas d'être condamné, parce que j'étais sûr de l'officier qui m'avait accompagné, mais désireux d'éviter le désagrément d'être jugé, je me disposai à écrire au général Huart, qui commandait le département, lorsqu'on me rendit ma liberté par ordre de ce général. Instruit de ce qui s'était passé, il avait envoyé chercher le commandant du régiment et Barbereau, et après avoir donné une semonce au premier, il s'était adressé au second en ces termes : « Pour vous, Monsieur, il ne vous reste d'autre parti que de vous mesurer avec cet officier ou de quitter le régiment ; on doit beaucoup à la discipline, mais encore plus à l'honneur. » J'allai remercier le général de la protection qu'il avait bien voulu m'accorder ; il me répondit : « Je suis fâché qu'il existe de la désunion dans un si beau corps d'officiers; du reste, j'approuve votre conduite.» Le même jour, le commandant dit à Barbereau devant tous les officiers réunis : « Pour votre affaire avec Desbœufs, vous vous arrangerez comme vous voudrez, je ne m'en mêle plus. » Barbereau m'aborda et me signifia qu'il m'attendait dans une heure à la porte d' Aquilée; nous eûmes bientôt choisi un lieu commode; j'ôtai mon habit, je mis l'épéeàlamain et j'attendis mon adversaire ; son dessein devait être de me
l4o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
surprendre, car au lieu de se mettre en garde, il me porta un coup tout à fait à l'improviste ; je parai et, en ripostant, je lui enfonçai mon épée dans le sein. Cela fut fait si lestement que les témoins ne s'en aperçurent même pas ; je lui criai : « Vous êtes blessé! » et je me tins sur la défensive. Emporté par la colère ou enhardi par mon inaction, il s'abandonna sur moi, en me pressant assez vivement : je parai ses coups et je lui répétai deux ou trois fois : «Vous êtes blessé ! » Je voyais en effet du sang au bout de mon épée; comme il ne m'écoutait pas, je m'écriai : « Vous en voulez un autre, vous êtes mort. » J'allais me fendre sur lui et le percer d'outre en outre, lorsqu'il tomba sans connaissance. La blessure, quoique dangereuse, ne fut pas mortelle ; ce qu'il y eut de singulier, c'est que Barbereau fut guéri par Moynier, de Perpignan, chirurgien de l'hôpital militaire, qui m'avait prêté son épée à lame triangulaire ; Barbereau avait exigé que le duel eût lieu avec une épée de cette espèce. Le résultat de cette affaire combla de joie mes camarades et rabattit l'orgueil des capitaines.
Le ministre venait d'accorder des congés de semestre ; j'étais sur la liste des semestriers et je partis avec d'autres officiers. A notre passage à Crémone, le Pô, grossi par les pluies qui tombaient depuis plusieurs jours, inondait la ville. Nous apprîmes qu'à la hauteur de Plaisance, où nous comptions le traverser, il avait trois lieues de large. Nous nous rendîmes à Pavie ; l'eau du Tessin couvrait les rues ; nous louâmes \ine barque et nous voguâmes sur la grande route, guidés par deux rangées de saules qui laissaient voir les extrémités de leurs branches au-dessus de l'eau. Le lendemain nous traversâmes le Pô sur un grand bateau près de Voghera ; il avait dans cet endroit plus d'une lieue de large et il était très profond vers le milieu. Arrivés au pied du col de Tende, nous prîmes des mulets, et laissant