CHAPITRE VII. I/4I
le chemin à notre gauche, nous montâmes directement par des raccourcis pendant trois heures avant d'arriver au sommet du col. C'est de cette position qu' Annibal vit l'Italie pour la première fois. Je considérai pendant quelques instants les champs italiens, la mer de Gênes et les hautes cimes des Alpes; et puis, portant mes regards vers la descente, j'aperçus une immense route se repliant tant de fois sur elle-même que le flanc de la montagne en est tout sillonné ; Tende paraissait placé comme au fond d'un abîme. Nous descendîmes rapidement à pied pendant plus de deux heures, par des sentiers qui coupent la route dans tous ses détours, et nous la traversâmes souvent sans jamais la suivre. On m'assura qu'il faut deux jours aux voitures pour la remonter. On compte vingt-huit lieues de Tende à Nice. Cette route est très pittoresque. Dans certains endroits le chemin est taillé dans le roc ; plus loin il est resserré entre des précipices et des rochers élevés à perte de vue. Nous distinguions les portes et fenêtres des maisons de quelques villages situés à une distance de deux ou trois lieues sur nos têtes. Le pont du Var avait été emporté ; nous passâmes la rivière à l'aide de longues planches branlantes posées sur les piles du pont que les eaux battaient avec furie.
Ma mère fut bien agréablement surprise de mon arrivée. Peu de temps après, les bataillons de dépôt des régiments de l'armée de Dalmatie passèrent à Perpignan, se rendant en Catalogne ; j'invitai à dîner le commandant du bataillon de notre régiment et six officiers ; trois ans après, la moitié de mes convives avaient été tués et les autres blessés. Sur la fin du repas, le commandant émit l'opinion que les bataillons qui étaient en Illyrie ne tarderaient pas à venir en Espagne. Ces paroles furent un coup de foudre pour ma mère, elle pâlit et cessa de manger. Dévote et
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royaliste, elle avait la guerre d'Espagne en horreur, et elle frémissait à la seule idée que je pourrais tremper mes mains dans le sang des moines armés. Les prévisions du commandant se réalisèrent. Les régiments du corps d'armée vinrent en Catalogne, à l'exception de notre régiment, qui se dirigea de Narbonne sur la Navarre. Je reçus l'ordre de rejoindre. Au moment du départ, ma mère m'embrassa froidement et me dit d'un ton solennel : « Adieu, nous nous re verrons dans l'autre monde où je vais bientôt t' attendre. » Ce même jour, soit désespoir, soit qu'elle sentît déjà les atteintes du mal qui devait la conduire au tombeau, elle se mit au lit et n'en sortit plus.