CHAPITRE VIII
La guerre d'Espagne. — Combats autour de Pampelune. — L'armée d'Aragon et le maréchal Suchet. — Siège et capitulation de Valence. — Un convoi de prisonniers. — Le gouvernement de Fuentès.
Le régiment se rendit à Saint-Jean-Pied-de-Port et prit le sentier que Charlemagne avait suivi dans son expédition en Espagne. Parvenus sur la crête des Pyrénées, après deux heures de montée, nous franchîmes la ligne qui sépare la France de l'Espagne. Le colonel avait adopté un ordre de marche qui prouvait son incapacité militaire. Au lieu de faire éclairer ses flancs et de ne pas nous séparer, il nous avait divisés en cinq petits corps tellement éloignés les uns des autres qu'il était aisé de nous battre et de nous enlever partiellement. Nous bivouaquâmes dans la plaine de Roncevaux où Roland fut, dit-on, tué par Bernard del Garpio ; on reconnaît encore le lieu du combat au piédestal d'une croix de pierre élevée par l'orgueil espagnol et renversée par nos soldats dans la campagne de i?o4- Le lendemain, après avoir traversé plusieurs villages dont les habitants se tenaient cachés, nous arrivâmes à Pampelune. Au premier aspect, je crus que la plupart des maisons étaient des couvents ou des prisons. Les grilles et les jalousies dont toutes les fenêtres étaient garnies, et l'air sombre du peu d'habitants que nous rencontrions dans les rues annonçaient que là régnaient la superstition, le fanatisme et l'esclavage.
l44 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
Le général Reille, commandant de la province, voulut profiter de notre arrivée pour donner une leçon à Mina. Il partit au point du jour, par la route de Tafalla, avec neuf cents hommes du régiment en veste, trois cents hussards du 9e, une pièce de canon et quelques voitures chargées de ballots de paille et de caisses vides, appât nécessaire pour allécher les Espagnols, qui aimaient à combattre des conscrits escortant des convois. Arrivés à un endroit qu'on appelle le Garrascal, nous vîmes descendre de la montagne qui borde la route à gauche environ deux mille Espagnols, dont deux cents à peu près de cavalerie. La moitié de cette troupe se forma en carré au pied de la montagne, le reste se divisa partie en tirailleurs et partie sur notre gauche, menaçant nos voitures. Le général Reille prit aussitôt les dispositions suivantes : quatre compagnies de notre premier bataillon marchèrent en tirailleurs, les deux autres suivirent le mouvement de la colonne qui cherchait à nous tourner. Le second bataillon resta en ligne, et les hussards firent un détour à droite à travers les arbres, afin de se rapprocher du carré. La pièce commença le feu, la fusillade s'engagea entre les tirailleurs, et quelques instants après, entre les Espagnols qui se dirigeaient sur nos bagages et les compagnies qu'on leur avait opposées. Le général, voyant les hussards parvenus au lieu indiqué, ordonna au deuxième bataillon de se porter sur le carré ; à son approche, les tirailleurs ennemis se replièrent, et la troupe qui était sur notre gauche suivit ce mouvement. Notre premier bataillon se réunit alors et le second, n'étant plus qu'à vingt pas du carré, fit feu et fonça à la baïonnette. La grêle de balles tombée sur le carré et les tirailleurs qui s'y réfugiaient y mirent le désordre ; les hussards et le bataillon le chargeant en même temps, il se rompit. Dès lors ce ne fut plus qu'un carnage.