‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 79 sur 121 · CHAPITRE VIII. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. l

Quatre cents Espagnols furent tués, une centaine furent pris et la montagne sauva le reste ; de notre côté, nous ne perdîmes qu'une trentaine d'hommes. Parmi les prisonniers, qui presque tous étaient blessés, on remarquait cinq à six officiers habillés en paysans comme les soldats, mais portant sur la veste une cocarde autour de laquelle étaient brodés ces mots : « Vivre et mourir pour Ferdinand VII. » On voyait aussi dans cette troupe quelques enfants de treize à quatorze ans, dont un était sans nez et un autre sans oreilles ».

Deux bataillons de la jeune garde venus de la Biscaye, sous les ordres du général Caffarelli, arrivèrent après l'affaire et se mirent directement à la poursuite des fuyards. Les prisonniers, la pièce et les voitures furent dirigés sur Tafalla, et notre colonne, accélérant le pas, essaya de couper la retraite à l'ennemi en tournant la montagne ; la nuit et une pluie d'orage nous obligèrent de nous arrêter. Le lendemain nous continuâmes rapidement notre marche sur le revers de la montagne. A notre approche, Mina quitta Sanguesa et gagna des hauteurs escarpées où il était impossible de le rejoindre. Nous rentrâmes àPampelune. Peu de temps après, le régiment exécuta une battue dans

1. Quelques mois après, lorsque nous étions au siège de Valence, Mina fit pendre aux portes de Pampelune deux officiers et quatre soldats. Le général Abbé ordonna par représailles de fusiller six de nos prisonniers du Carrascal et envoya dire à Mina qu'on fusillerait dix Espagnols pour un Français tué. Pour toute réponse, les Espagnols pendirent quatre autres soldats par les pieds, après leur avoir crevé les yeux et coupé le nez et les oreilles. Le général, indigné de cette atrocité, fit fusiller à l'instant quarante de nos prisonniers. Mina étant revenu à la charge, tous les autres eurent le même sort. Enfin, le général ayant menacé Mina d'envoyer chercher des prisonniers en France, cette boucherie eut un- terme, et les Espagnols se contentèrent d'égorger en secret une partie de leurs prisonniers. Je ne vis pas ces tristes scènes, mais l'officier payeur et les fourriers restés pour régler la comptabilité en furent témoins, ainsi que quelques malades du régiment.

l46 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

les montagnes du Roncal, où Mina s'était retiré, et nous parcourûmes une vingtaine de misérables villages sans pouvoir l'atteindre.

De retour à Pampelune, la compagnie reçut l'ordre de se rendre à Pau. d'y acheter des chevaux et d'y prendre un matériel d'artillerie pareil à celui que nous avions laissé en Allemagne. Le second jour de marche, nous couchâmes au couvent de Roncevaux. Les moines nous montrèrent la massue de Roland. Le bois, long d'environ quarante centimètres, est entouré à chaque extrémité d'un anneau en fer d'où partent trois chaînes ; les chaînes de l'anneau inférieur supportent un boulet et les chaînes de l'anneau supérieur sont fixées à un bracelet qui s'attachait au poignet. Ils nous présentèrent aussi diverses pièces de l'armure de Roland et un énorme bas de soie rouge qu'ils nous dirent avoir appartenu à cepaladin. Sur l'observation qui leur fut adressée que, du temps de Roland, on ne portait pas des bas de soie, ils répondirent que c'était peut-être pour ce motif que beaucoup de personnes croyaient qu'il avait appartenu à l'archevêque Turpin, mais que les traditions du couvent étaient contraires à cette opinion.

Le jour suivant était un dimanche (7 juillet 1811). Je déjeunai gaiement, vers dix heures du matin, dans le cabaret d'un village situé sur la route, loin de me douter qu'en ce moment ma mère rendait le dernier soupir. Arrivés à Pau, je visitai le château de Henri IV, le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire *. Nous rentrâmes en Espagne par Bayonne, où je vis l'Océan pour la première fois. La corn-

1. Citation erronée d'un vers de Gudin de la Brennellerie (Prix de poésie en 1331) :

Seul roi de qui le pauvre ait gardé la mémoire. (Note de l'éditeur.)

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