CHAPITRE VIII. l
pagnie n'était qu'à un quart de lieue de Pampelune, lorsque la roue d'un fourgon se cassa. Je restai près du fourgon avec huit hommes, en attendant qu'on m'envoyât une autre roue. Une soixantaine de cavaliers espagnols qui nous avaient suivis toute la journée laissèrent la compagnie s'éloigner et fondirent ensuite sur nous. J'avais placé à genoux quatre hommes dans le fourgon et quatre autres dessous, avec ordre de ne tirer qu'à dix pas et de se défendre à la baïonnette, s'ils n'avaient pas le temps de recharger leurs armes. Monté moi-même sur la bonne roue, le sabre d'une main et le pistolet de l'autre, j'attendis l'ennemi. A la vue de nos fusils braqués sur eux, les cavaliers les plus avancés s'arrêtèrent, et tandis qu'ils conféraient avec les autres et nous criaient de nous rendre, une partie de la compagnie revint sur ses pas et les força à s'éloigner. Je rentrai à Pampelune, résolu à quitter l'artillerie régimentaire, afin de n'être plus exposé à être pendu ou décapité pour une roue. Un officier m'avait témoigné que ma place lui convenait beaucoup : je la lui offris; nous allâmes chez le colonel, qui, cédant à nos instances, nous autorisa à changer de compagnie; j'entrai dans la 4e du 2e bataillon.
Je reçus à Pampelune une lettre de mon oncle Vialar, curé de Notre-Dame de la Real, à Perpignan, qui m'annonçait la mort de ma mère. Mon oncle m'informait en même temps que la femme qui servait ma mère s'était emparée de son esprit dans ses derniers moments, et que, sous prétexte que je serais probablement tué en Espagne, elle s'était fait donner par portions égales avec ma tante Desbœufs tout ce dont ma mère pouvait disposer. Il ne me restait qu'une valeur de i,5oo fi*., formant à peine le tiers de ce que ma mère avait reçu de moi depuis que j'étais au service. Cette perte d'argent ne me causa aucun souci, mais
l48 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
la mort de ma mère me fut bien sensible. Depuis plusieurs années je n'avais plus qu'elle et je savais qu'elle m'avait tendrement aimé. L'horreur que lui inspirait la guerre d'Espagne et le chagrin qu'elle avait conçu de voir son fils prendre part à cette lutte sacrilège jetèrent, dans les derniers mois de sa vie, un peu de froideur entre elle et moi, et furent cause que par la suite je l'ai peut-être moins regrettée que ma sœur. Une autre lettre de mon oncle m'apprit que, de crainte du blâme public, ma tante avait renoncé à son legs et que, pour le même motif, la garde se contentait des meubles et d'une somme de i5ofr. que je lui fis compter.
Après plusieurs expéditions contre les brigands que nous chassâmes d'Estella et de Losarcos, notre bataillon séjourna quelques jours à Puente-la-Reyna. J'allai avec sept ou huit de mes amis, jeunes gens de la plus belle apparence et d'une superbe tenue, visiter les religieuses de la localité dans leur couvent. lien parut quarante-deux dans le parloir, qui nous demandèrent presque toutes à la fois comment nous nous portions. A la différence d'âge, à la précipitation avec laquelle elles entrèrent, à la curiosité peinte dans leurs regards, il nous fut aisé déjuger qu'elles nous honoraient d'une réception générale ; en effet, il n'en était pas resté une seule dans l'intérieur du couvent. Après les premiers compliments, elles nous laissèrent avec quatre religieuses des plus jeunes et des plus jolies qui nous donnèrent un concert. Marie pinça de la guitare, Antoinette joua du violon, Louise et Michelle chantèrent. Le lendemain, nous étions à table, lorsque diverses confitures nous furent envoyées de la part de ces dames. Nous revînmes au couvent les remercier. Les quatre jeunes religieuses nous reçurent seules ; nous fûmes si bons amis dès cette seconde visite que nous ne pouvions plus nous