‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 81 sur 121 · CHAPITRE VIII. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. l

quitter. Aux confitures succédèrent les portefeuilles brodés et les scapulaires qu'elles nous priaient de porter sur le cœur pour l'amour d'elles et pour nous préserver des balles. Les fleurettes et les baisers sur le bout des doigts à travers la double grille ne pouvant satisfaire Julien, l'un de mes amis, et Antoinette, ils grattèrent le tour et le mur; leurs lèvres s'effleuraient; Julien veut trop appuyer en avant : ô malheur ! ô justice divine ! la planche du tour s'enfonce derrière son oreille et le voilà pris comme dans un piège. Il se dégage enfin aux dépens de sa peau qui reste collée au tour, offrande expiatoire. Ces belles filles, dont les larmes coulèrent à nos derniers adieux, voulurent que nous leur adressions chacun quelques vers. Je rimaillai pour la première fois de ma vie. Voici mes strophes :

Dans le9 épouses du Sauveur, Chacun a choisi son amie.

Grâces, beauté, esprit, douceur, Voilà le portrait de Marie.

Œil d'ange, voix de séraphin, D'Antonia sont le partage, Et de Louise, au port divin, L'amour dessina le corsage.

Michelle, toi qui réunis Tous les présents de la nature, Quand tu nous peins le paradis, Je crois le voir sur ta figure.

L'amant qui eût ravi ton cœur Aurait goûté le bien suprême; Mais Dieu, jaloux d'un tel bonheur, Réserva ce cœur pour lui-même.

Nous allâmes à Estella, où nous pensions coucher, mais sitôt que la nuit fut venue, le bataillon se remit en route dans le plus grand silence. Il pleuvait, l'obscurité était profonde. Nous passions dans une gorge étroite, le long d'un ravin que nous traversâmes sur une planche de vingt centimètres de large ; chaque soldat dut ensuite rattraper

l5o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

en courant celui qui le précédait, qui de son côté courait aussi. Gomme j'étais le dernier homme du bataillon, je rejoignis, presque hors d'haleine, la colonne dans un lieu couvert d'arbres où les soldats étaient arrêtés à la file les uns des autres. On passait de nouveau le ravin. Fatigué de rester debout avec sa charge, le soldat qui était devant moi se coucha, et soit qu'il se fût endormi, soit que la pluie et le vent l'eussent empêché de s'apercevoir qu'on s'était remis en marche, il fut cause que je restai près d'un quart d'heure avant de reconnaître que nous étions seuls. Il fallait rejoindre la compagnie ou s'attendre à une mort cruelle. Je courus de nouveau, me heurtant contre des arbustes et des rocs, mettant les pieds dans des trous pleins d'eau, trébuchant à chaque pas et maudissant les chefs qui nous conduisaient. J'atteignis enfin les derniers soldats au moment où ils passaient encore le ruisseau, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. A peine la voyait-on scintiller. Le bataillon se réunit dans une maison abandonnée ; bientôt un claquement de dents général avertit le commandant qu'il fallait repartir avant que la chaleur produite par le mouvement se fût éteinte. La tête de colonne modéra son pas et au point du jour nous grimpâmes sur une montagne et nous courûmes à deux maisons situées au milieud'un bois, où l'on ne trouva que des chiffons ensanglantés. J'appris alors que notre expédition n'avait eu pour but que d'enlever des blessés espagnols. Le même jour nous rentrâmes à Estella, ramenant sur des mulets une trentaine d'hommes meurtris par des chutes. Les habitants crurent d'abord que nous avions livré quelque combat : il n'y avait pas un seul homme du bataillon qui ne fût tombé plusieurs fois.

Nous revînmes à Pampelune et nous eD partîmes bientôt avec le comte Reille, le général Bourke, le io* régiment

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