‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 82 sur 121 · CHAPITRE VIII. l5l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. l5l

de ligne et les hussards du 9e, afin d'appuyer un mouvement du général Dorsenne J, qui de Burgos s'était porté sur Ciudad-Rodrigo. Arrivé à Villefranche après dix jours de marche, le régiment fut envoyé aux salines de Porza, situées, ainsi que le village, sur le penchant d'une montagne où étaient entassés plus de cent mille quintaux de sel provenant d'une source qui descend du sommet. Ce village est dominé par un antique château tombant en ruines, dont le donjon est bâti sur un roc taillé à pic ; après avoir escaladé le rocher avec quel-

1. Ce général, venu à Pampelune, y donna un exemple de sévérité dont nos fourriers et nos malades furent encore les témoins. Le domestique d'un capitaine de grenadiers dont la compagnie était de garde d'honneur à sa porte découvrit par hasard dans l'écurie, en écartant un tas de fumier, un petit carré fraîchement maçonné. Il présuma que c'était une cachette et fut en prévenir le capitaine, qui se rendit sur les lieux avec son sous-lieutenant. Ils enlevèrent un peu de maçonnerie et ils trouvèrent un coffret qu'ils serrèrent dans le porte-manteau du capitaine ; puis ils remirent le fumier à sa place. Le général, instruit quelques heures après par la comtesse N., maîtresse de la maison, qu'on lui avait volé un coffret rempli de bijoux d'une valeur de quatre-vingt mille francs, fit aussitôt fouiller les sacs, mit la compagnie au port d'armes, la figure au soleil, menaçant de la laisser dans cette position jusqu'à ce qu'il eût découvert le coupable; et comme ses soupçons tombaient particulièrement sur le domestique du capitaine, il lui déclara qu'il allait le faire fusiller, ce qui porta cet homme à tout avouer. Les deux officiers furent immédiatement arrêtés et traduits devant un conseil de guerre qui les condamna à mort, quoiqu'ils n'eussent pas ouvert le coffret et qu'ils eussent essayé par des signes de prévenir la comtesse qu'ils lui rendraient ses bijoux dès que le général se serait retiré. Les officiers de la division supplièrent en vain le général de commuer la peine, la comtesse elle-même demanda leur grâce à genoux ; le général fut inflexible. On ne parvint même pas à leur remettre des pistolets qu'ils avaient demandés pour se brûler la cervelle. En allant au supplice, le capitaine, qui sortait de l'École militaire, vivement affecté de son sort, avait dit à plusieurs reprises : « Est-il possible, capitaine de grenadiers, décoré et mourir ainsi à vingt-cinq ans ! » Le sous-lieutenant, ancien militaire, avait marché avec calme, saluant ses connaissances et souriant aux dames. Ils furent fusillés sur l'esplanade, en présence de la division assemblée, d'une grande partie de la population et de plusieurs personnes de notre régiment qui me rapportèrent que leur mort avait excité l'indignation générale.

[Voir sur le général Dorsenne les Mémoires du général Thiébault, t. IV, p. 401. (Noie de l'éditeur.)]

l52 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

ques officiers, nous montâmes jusqu'au haut de la tour terminée par deux terrasses voisines des nues. Ce vaste édifice, jadis séjour de quelque seigneur féodal ou asile des montagnards contre les Maures, rappelait un autre siècle, d'autres mœurs et le néant des choses humaines.

De Porza nous nous rendîmes à Burgos. J'allai voir la cathédrale, l'une des plus belles églises de l'Espagne. On y remarque un saint Bruno en bois dont la figure semble animée, le buste d'un géant qui, à chaque heure qui sonne, fait un mouvement en avant, ouvre la bouche et étend les bras, et le coffre du Gid renfermant ses armes. Je visitai ensuite le tombeau du héros placé sur la promenade avec cette inscription : « Tombeau du Cid et de Ghimène, restauré par les soins du général Thiébault. » Les deux époux sont sculptés en marbre sur le couvercle, couchés et de grandeur naturelle. Je vis aussi la maison qu'ils habitaient *.

La brigade, après avoir marché sur Valladolid, se porta à une petite distance de Santillane, non loin des sources de l'Ebre, entre quatre provinces. Nous avions devant nous lesAsturies, derrière nous la Vieille-Castille, adroite la Biscaye et à gauche le royaume de Léon. De là nous revînmes à Pampelune et nous partîmes pour Valence, traversant ainsi l'Espagne des bords de l'Océan à ceux de la Méditerranée. En passant à Saragosse, je ne manquai pas de visiter l'église de Notre-Dame del Pilar et la cathédrale. La ville n'offrait à chaque pas que des ruines ; beaucoup de maisons étaient sans toiture, d'autres étaient étayées ou lézardées, On remarquait partout la trace des boulets et des balles.

i. Le coffret du Cid est à l'hôtel de ville de Burgos depuis 1842. — Le général Thiébault donne d'intéressants détails sur le tombeau. Voir ses Mémoires, t. IV, p. 295 et suiv. (Note de Véditeur.)

Page 1