CHAPITRE VIII. l
Les habitants de Longarès prodiguèrent le vin aux soldats du régiment, et plus de la moitié de nos hommes étaient ivres lorsqu'on se mit en route. Si les bandes qui suivaient notre mouvement nous avaient attaqués, nous nous serions trouvés dans une fâcheuse position. Barbereau, qui donnait souvent des preuves de sa méchanceté, saisit cette occasion pour perdre un de ses soldats qui avait eu l'imprudence de dire que son capitaine savait mieux se tenir à cheval qu'en garde. Sous prétexte que ce soldat avait menacé de voies de fait l'adjudant, il le traduisit à un conseil de guerre et on le condamna à mort. Le malheureux fut fusillé à deux pas de la fosse qu'on avait creusée devant lui.
J'allai voir dans le cloître d'une église de Teruel les célèbres amants, morts depuis cinq cents ans, et dont les chairs se sont desséchées sans endommager la peau. Leur histoire a fourni le sujet d'une tragédie. On raconte que l'amant, qui n'avait pu obtenir la main de sa maîtresse, s'était rendu à l'armée, et que celle-ci, convaincue de sa mort et cédant à la volonté de son père, venait de se marier, lorsqu'à la porte de l'église elle se rencontra face à face avec sou amant, et qu'ils tombèrent morts l'un et l'autre comme foudroyés.
Nous trouvâmes le maréchal ' Suchet à Segorbe, où venait d'arriver la division italienne du général Severoli. Le lendemain, du haut des dernières collines, nous découvrîmes cette belle plaine de Valence, couverte de mûriers, de garofliers 2 et d'orangers. Des bourgs et un grand nombre de villages, parsemés au milieu des arbres verts,
i. Suchet venait d'être promu à la dignité de maréchal par décret du 8 juillet 1811. (Note de l'éditeur.)
2. Nom par lequel on désigne les caroubiers dans le midi de la France. (Note de l'éditeur.)
l54 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
élèvent leurs clochers au-dessus du feuillage. La ville étale au loin ses hautes tours et sa vaste enceinte. La mer termine la perspective. Cette vue nous paraissait d'autant plus agréable que nous venions de traverser des montagnes arides entassées les unes sur les autres. Il était minuit lorsque, après une marche de dix-sept heures, nous bivouaquâmes sous les murs de Liria. Le maréchal, qui n'attendait que notre arrivée pour passer le Guadalaviar, attaqua l'ennemi au point du jour (26 décembre i8n).Nous marchions sous des allées d'arbres, au bruit de la fusillade et du canon, quand le maréchal, passant au galop, dit au colonel : « La victoire est à nous, l'ennemi se renferme dans Valence. » — « Vive l'empereur ! » cria le régiment, et se précipitant sur un corps espagnol, il le culbuta. Tandis que le 9e hussards achevait la déroute de ce corps, notre bataillon fut dirigé sur Torrente, où la cavalerie ennemie menaçait notre droite. Nous parvînmes à la repousser. Les habitants de Torrente s'étant fiés à la jactance des soldats espagnols, qui devaient, disaient-ils, nous exterminer tous jusqu'au dernier, n'avaient eu que le temps de s'enfuir. J'entrai dans un couvent dont les moines s'étaient sauvés avec tant de précipitation qu'ils avaient laissé le potage sur la table. Je visitai aussi une forte jolie maison qui renfermait six pièces par étage, trois sur le devant et trois sur le jardin ; les murs et les plafonds d'une blancheur éclatante et d'un poliparfait n'offraient pas la moindre tache ; le pavé en briques vernissées des plus belles couleurs formait des dessins charmants. Les fenêtres étaient ombragées par de superbes orangers dont les branches chargées de fruits pénétraient dans les appartements et y laissaient circuler un air embaumé. De jolis lits, de belles glaces et des tables de marbre ornaient ce séjour enchanteur où régnait une si grande propreté que