CHAPITRE VIII. l
champs couverts d'eau et dépourvus d'arbres. Les soldats, transis de froid, privés de feu et ne pouvant se coucher à terre, passèrent la nuit debout, appuyés sur leurs armes. Ce qu'il y eut de plus fâcheux, c'est que le mauvais temps et l'obscurité n'ayant pas permis de prendre les mesures nécessaires, plus de quinze cents prisonniers s'échappèrent dans cette nuit.
Toutes les villes et les villages que nous devions traverser pendant les huit premiers jours de marche étaient abandonnés par les habitants, à l'exception de Segorbe. A peine pouvait-on se procurer assez de vivres dans les environs de ces localités pour ne pas mourir de faim. En sortant de Murviedro, situé au pied du fameux château de Sagonte, quelques prisonniers, s'élançant brusquement hors des rangs, se sauvèrent dans les arbres de la montagne. Les voltigeurs en ramenèrent deux que le général Pannetier, qui nous commandait, fit fusiller, exemple rigoureux mais nécessaire. Deux jours après, vingt-huit prisonniers furent trouvés cachés dans un caveau de l'église où ils étaient logés ; le général, afin de concilier autant que possible ses devoirs avec l'humanité, donna ordre qu'ils tireraient au sort deux à deux ; celui qui amenait le billet blanc se remettait en route avec la colonne, l'autre recevait la mort sur-le-champ. Ces quatorze cadavres restèrent sans sépulture à côté de la route, entassés les uns sur les autres.
Le manque de comestibles se faisait sentir de plus en plus. A Velica, on ne trouva pour toute nourriture que i5o grammes de pain pour chaque Français et un peu de vin pour les Espagnols. Ces derniers étaient exténués ; par une coupable négligence des autorités de Valence, ils étaient partis sans vivres. Le lendemain nous devions doubler l'étape, attendu que les environs de Barracas n'of-
l58 SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.
fraient aucune ressource. Il neigeait et le vent soufflait avec tant de violence qu'il renversait les hommes les plus affaiblis. Nous marchions sur un rang à cause de la neige, qui, hors du sentier battu, était haute de soixante centimètres. Une ligne de cadavres marqua bientôt notre passage. C'étaient des malheureux prisonniers que la rigueur du temps et le défaut de nourriture faisaient tomber en faiblesse et qu'on fusillait, tant pour abréger leur agonie que pour empêcher les autres de simuler des défaillances. Les maisons de Barracas, sans toiture ni charpente, ne présentaient qu'un léger abri. Cependant elles se remplirent d'hommes que le besoin de se reposer un moment obligeait de s'arrêter; plusieurs, saisis parle froid, trouvèrent la mort. A la sortie du village, il n'y eut plus aucun ordre dans la colonne. On voyait parfois trente ou quarante Espagnols à la file sans un seul Français pour les garder. La nuit vint ; les prisonniers, n'ayant plus la force de se frayer un chemin à travers la neige, ne cherchèrent pas à s'échapper et chacun d'eux continua à marcher sur les traces de l'homme qui le précédait. Le vent s'était calmé, un silence profond, résultat de l'inanition, fermait nos lèvres, et la lune, voilée par des nuages, éclairait de faibles rayons cette campagne blanchâtre, où la main glacée de la mort choisissait à chaque instant ses victimes. Une femme bien mise, se débattant sur la neige, excita ma compassion; je la relevai, je l'aidai à se traîner et j'aurais bien voulu la sauver ; mais elle était trop faible, et mes efforts étant inutiles, je la laissai à terre avec d'autant plus de regret qu'elle était jeune et jolie; cette fois du moins elle ne bougea plus. Parmi les morts que je trouvais de distance en distance, je remarquai deux autres femmes et plusieurs de nos conscrits. Enfin, vers minuit, la neige cessa d'obstruer le chemin, et tandis que l'avant-garde entrait à Sar-