‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 87 sur 121 · CHAPITRE VIII. l5g · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. l5g

rion et prenait les précautions d'usage, la colonne se resserra et offrit un tragique spectacle. Le sol était jonché de cadavres et de mourants dont quelques-uns demandaient par signes qu'on terminât leur existence ou s'efforçaient d'arrêter nos soldats par la capote, afin qu'on leur rendit ce triste service l. Les prisonniers les plus robustes aidaient à marcher leurs camarades, et beaucoup de nos soldats donnaient le bras à d'autres Espagnols, car le malheur nous avait rapprochés. Au milieu de cette scène de désolation, je vis un soldat espagnol déployer tant d'énergie en encourageant les autres, que j'en conçus de l'estime pour lui; je l'interrogeai, il n'avait pas mangé depuis deux jours, et quoique je n'eusse rien pris moi-même depuis mon maigre souper de la veille, je lui promis que si nous recevions du pain, je lui en garderais un morceau. Nous entrâmes pêle-mêle dans le village, et pendant qu'on logeait les prisonniers dans une église, j'allai avec trois autres lieutenants rôder dans les rues à la recherche de quelques aliments. Nous découvrîmes une maison où l'on cuisait du pain, et moyennant une gratification de dix francs donnée au caporal de garde, il nous laissa prendre

i. Tous les prisonniers que je vis périr de faim et de froid mouraient à peu près de la même manière. Au premier malaise succédait une faiblesse qui allait en augmentant et ressemblait à l'ivresse. Ces malheureux faisaient des s, portaient la tête basse et les bras pendants; loin de pousser des cris, ils n'avaient pas la force de parler; toutefois ils marchaient jusqu'au dernier soupir, pour peu qu'ils fussent soutenus.

Les Espagnols, loin d'imiter les exemples d'humanité que nous leur donnions, traitaient au contraire leurs prisonniers avec barbarie; nous avions laissé à Sarrion une vingtaine de soldats malades sous la sauvegarde de l'autorité locale. Une guérilla s'y rendit deux jours après, les égorgea dans leurs lits et les jeta par les croisées. Les Français furent toujours dupes de leur bonté pour les prisonniers. Tandis que ceux de toutes les nations étaient bien traités en France, les nôtres périssaient presque tous sur les pontons de l'Angleterre, dans les casemates de l'Autriche et dans les déserts de la Russie. Aussi valait-il mieux mourir noblement les armes à la main que de se rendre.

l6o SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

à chacun un pain d'un demi-kilo. J'avais déjà dévoré la moitié du mien, quand je me rappelai la promesse faite au soldat espagnol; je pensai aussi que le moindre morceau de pain pourrait peut-être sauver la vie d'un prisonnier. Je réservai donc l'autre moitié du pain et j'engageai mes camarades à imiter mon exemple. Le lendemain j'appris que beaucoup de prisonniers étaient morts dans la nuit et que la journée de la veille avait coûté la vie à plus de trois cents Espagnols et à une quinzaine de Français.

Nous formâmes la haie et les prisonniers défilèrent, se soutenant à peine ; je donnai une part de mon pain au soldat espagnol et j'offris l'autre part à un capitaine du régiment d'Avila, vieillard d'une figure respectable qui paraissait souffrir avec résignation; des larmes s'échappèrent de ses yeux, il saisit ma main qu'il voulut baiser; je la retirai aussi attendri que lui-même, et nous jetant dans les bras l'un de l'autre, nous nous serrâmes étroitement. Ce jour-là et le suivant, nous reçûmes pour toute ration un demi-kilo de pain et les Espagnols un quart de kilo.

Les habitants de Teruel, prévenus de l'arrivée des prisonniers et de leur situation, s'étaient empressés de préparer des vivres. Des personnes portant des corbeilles remplies de pain et des chaudrons pleins de légumes cuits circulaient dans toutes les rues. La certitude de pouvoir satisfaire leur appétit ranima les prisonniers, mais ayant mangé avec trop d'avidité, quelques-uns moururent le jour même et sept à huit cents entrèrent à l'hôpital. De Teruel jusqu'à Longarès, où d'autres troupes vinrent nous relever, la ration fut toujours incomplète. On fusilla encore quelques Espagnols pour tentative d'évasion, d'autres réussirent à s'échapper. La plupart des prisonniers étaient pieds nus, on les chaussait dans les villages avec les espa-

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