CHAPITRE VIII. l6l
drilles et les souliers des habitants que nous rencontrions dans les rues; lorsque nous nous adressions à des bourgeois qui n'étaient pas accoutumés à marcher pieds nus, leur désappointement était risible.
De Longarès, la brigade marcha contre les bandes de l'Empecinado et de Longa, qui quittèrent Almunia à notre approche. Nous les poursuivîmes par Galatayud et Daroca jusqu'à Vilar-Quemado, puis nous revînmes à Daroca. Pendant ces marches et contremarches ainsi que dans toutes nos courses en Espagne , nous fîmes toujours maigre chère, ne mangeant ordinairement que de la mauvaise morue.
Je déjeunais avec un morceau de pain, couché sur la neige, près de Mayner, lorsqu'on m'annonça que j'étais désigné, par tour de service, pour commander la place et l'arrondissement de Fuentès. Ce tour de garde, mes chers enfants, a influé sur votre existence, car, sans les économies qui en furent la suite, je n'aurais ni quitté le service en 1814, ni épousé votre mère.
Je partis avec un détachement de cinquante hommes, et après avoir pris à Saragosse les ordres du général de division Paris, qui commandait F Aragon, je me rendis à Fuentès. La garnison, composée de Polonais appelés à faire la campagne de Russie, était logée dans un château délabré, situé en dehors de la ville et appartenant au duc de Fuentès, l'un des plus riches seigneurs de l'Espagne. L'officier qui la commandait remplit deux grands verres d'eau-de-vie, et sans me présenter un siège ni me dire un seul mot, il m'offrit l'un des verres. Je le remerciai et je lui dis que je n'en faisais pas usage. Choqué de ce refus ou mécontent de quitter un poste lucratif, il me répondit sèchement lorsque je lui demandai des instructions : « Moi aussi ne pas savoir quand je suis venu. » Après
quoi il avala les deux verres d'eau-de-vie et partit sans me saluer. A peine m'eut-il quitté que je reçus la visite de la municipalité. Le corrégidor tira un petit papier de sa poche, fit une cigarette, l'alluma, et après en avoir tiré quelques bouffées, il me la présenta ; je lui avouai que je ne savais pas fumer ; il parut surpris et il remit la cigarette à son voisin ; elle circula ainsi de bouche en bouche, selon l'usage du pays. Je venais de commettre une incivilité, et en moins d'une heure, j'avais manqué à la politesse du nord et à celle du midi, et cela faute d'avoir acquis deux vices. J'amenai la conversation sur mon prédécesseur et je recueillis adroitement les renseignements qui pouvaient m'être utiles. Le clergé et les principaux bourgeois succédèrent au conseil municipal ; ils furent charmés de trouver en moi un homme qui parlait bien leur langue, et qui paraissait juste et d'un accès facile.
Aussitôt qu'ils furent partis, je visitai le Castillo ; il était ouvert en plusieurs endroits et dépourvu de munitions. On boucha les trous, on mura et crénela quelques fenêtres ; des sentinelles furent placées sur les quatre faces et j'écrivis au général Paris, en le priant de m'envoyer des cartouches et des pierres à feu qu'il s'empressa de m'expédier. Enfin, pour achever de me mettre à l'abri d'un coup de main, je fis déposer deux cents rations de pain dans une des chambres du Castillo.
Les communes fournissaient la table aux commandants de place ; comme cette prescription n'était pas de rigueur, ils prenaient dix rations de vivres et deux de fourrages. N'ayant ni secrétaire, ni domestique bourgeois, ni cheval, ces rations me valurent quinze francs par jour. Cette somme, jointe à mes appointements et à trois cents francs de gratification pour frais de bureau et de représentation, me donnait un total de près de neuf cents francs par mois.